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Une Biennale suisse et des oiseaux rares

juin 9, 2011

La Biennale de Venise vient d’ouvrir et la Suisse y est doublement à l’honneur, avec Bice Curiger comme commissaire général d’une part, et Thomas Hirschorn de l’autre, au pavillon suisse, un pavillon très visité, le file d’attente y était longue ces premiers jours de Biennale… Mais – un Pavillon suisse, qu’est-ce à dire ? Que l’art suisse garde aujourd’hui une spécificité, qu’il a une histoire – comme celui des autres nations représentées ici ? Cette histoire nationale qui semble aujourd’hui presqu’anachronique, Bice Curiger a choisi de la prendre à bras le corps, en l’incluant dans le titre de “sa” biennale – et qui plus est, en le faisant précéder de la lumière : ILLUMInations.

“Sa” biennale ? Oui, la Biennale de Venise n’est pas seulement le choix des nations, elle est aussi et avant tout peut-être le choix d’un commissaire singulier. Une amphigourie que Bice Curiger se plaît à souligner : n’aura-t-elle pas dit, dans l’un des très nombreux entretiens qui lui sont consacrés dans toute la presse arty et au-delà, “L’histoire des pavillons nationaux, c’est l’histoire du monde depuis la création de la biennale, à la fin du 19ème siècle. … Les curateurs, le public de Venise disent volontiers que le principe des pavillons est anachronique, au regard notamment de la globalisation culturelle. Mais pour moi, leur permanence est de nature incitative. Elle pousse à ne pas oublier le fil de l’histoire, nationale notamment.”

Bice Curiger, oiseau rare ? Une femme remarquable, dans tous les cas. Travail et modestie. La Biennale était prête bien avant l’heure. Une Biennale parfois déconcertante, jamais décevante. On y fait de vraies découvertes, de jeunes inconnus, aux côtés de toiles majestueuses du Tintoret et des pigeons évidemment moqueurs de Maurizio Cattelan. L’animal qui nous observe. Bice Curiger aime-t-elle les oiseaux ? Je n’en aurai jamais vu autant à Venise. Outre ceux de Cattelan, qui nous regardent regarder, de haut, les oiseaux de Jean Luc Mylayne, le photographe du temps des oiseaux, qui les capture en instantané photographique comme des complices de sa construction poétique. La passion de Mylayne ? Allier le hors cage (ses oiseaux sont libres) à la mise en scène très précise et sophistiquée à laquelle l’oiseau rare va devoir participer, sauf qu’à être exclu de l’exposition. Les oiseaux collaborent, le résultat en devient troublant de beauté.

Mais encore ? L’une des expositions parallèles à la Biennale, Burials, nous présente le travail d’une jeune artiste londonienne, Polly Morgan, qui aime elle aussi les oiseux, mais de l’intérieur. Taxidermiste virtuose, avant-gardiste dans l’utilisation de sa pratique dans le création artistique, elles nous propose entre autres, avec grande élégance, des centaines d’oisillons becs ouverts pris dans un grand cercueil vermoulu en bois dont ils essaient désespérément de s’échapper, à tel point que l’on croirait presque entendre leurs cris… D’autres oiseaux font s’envoler une cage, d’autres encore essaient eux-même de s’envoler, englués dans leur mort, grâce à la légèreté de petits ballons auxquels ils s’accrochent sous cloche de verre. Un ensemble cohérent qui contre toute attente nous parle plus de printemps que de mort, et si c’est bien de cadavres dont il s’agit, ils sont sans aucun doute exquis.

Mais les plus sublimes des oiseaux de Venise resteront les mouettes. Celles dont les chants grinçants nous réveillent à l’aube, sous un ciel de miel, et une Venise enfin presque déserte. Celles surtout, de l’artiste belge David Claerbout, dans sa vidéo The Algiers’ Sections of a Happy Moment (Palazzo Grassi). Sur le toit d’une demeure, quelque part à Alger, un groupe d’hommes interrompent leur jeu pendant que l’un d’entre eux donne à manger à une mouette. Travail de collage d’images, de collages de visages, de regards levés, travail sur l’histoire du temps, sur le jeu, la répétition et la fugacité. En sortant, on lève encore les yeux, pour regarder les mouettes. Elles sont elles aussi, sans en avoir l’air, des oiseaux rares.

Publié dans Les Quotidiennes le 7 Juin 2011

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