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Première chronique deux mille douce

janvier 18, 2012


J’ai longtemps hésité – pour la première chronique de l’année, quel est mon message aux Quotidiennes? – Ouvrir. Ouvrir les fenêtres, les cœurs, les frontières, les yeux et tout regarder même l’irregardable, ouvrir des livres, des milliers de livres, lire et relire, au quotidien, ouvrir la bouche et chanter et crier aussi quand il le faut, ouvrir les coffres, les coffrets à secrets, les boîtes à musique, les caves et les greniers, les valises, les malles oubliées, ouvrir les bouteilles, de Zinfandel, de Malbec, de Refosco et de champagne bien sûr, les flacons de parfum, ouvrir… ouvrir les portes des prisons.

J’ai donc opté pour une œuvre d’art, cela ne vous étonnera pas – celle qui m’a peut-être le plus touchée ces derniers mois. Que j’ai montrée dans ma dernière exposition à Paris, Art is Fashion. L’artiste français Jean-Michel Pancin, déjà connu en Suisse (il a exposé au CAN) s’est fait ouvrir les portes de la Prison Sainte-Anne en Avignon, d’où il est originaire. Il y a pratiqué pendant plus d’un an une archéologie passionnée, à la recherche de l’art perdu, celui des prisonniers qui ont quitté cette prison il y a quelques années, pour une autre, plus moderne, moins visible, excentrée. Il a récolté les portes mêmes des cellules, transformées par les prisonniers en œuvres d’art, leurs dessins sur les murs, par frottage souvent ; les objets abandonnés, reliques d’ouverture ; et les “pelotes” perdues dans les gouttières ou dans les barbelés des toits.

Ces pelotes, soigneusement confectionnées avec des chaussettes par les ami(e)s des détenus, étaient lancées du jardin des Doms, qui surplombe la prison, à une époque où il n’y avait pas encore de filet de protection sur les cours de promenade. Elles contenaient de la drogue, des préservatifs, des messages aussi, de réconfort, d’aide, voire des promesses de liberté. Les détenus se battaient parfois à mort pour récupérer ces objets précieux qui, de par leur contenu et leur nature, abattaient les murs de leur Bastille.

Mais certaines de ces pelotes se perdaient sur les toits: bouteilles à la mer encore en attente de leur destinataire, des décennies plus tard, ces vestiges de vie ont fini par ressembler à des bijoux, des talismans, des fossiles, des sculptures… L’artiste les présente dans une armoire de pharmacie illuminée, elles se reflètent dans le miroir du fond. Elles sont belles, émouvantes, puissantes ; elles donnent à penser, à sentir, à rencontrer. A ouvrir. Non pas les chaussettes – les ouvrir détruirait l’œuvre d’art – mais nos sens.

Il y a deux jours, l’exposition finie, nous ne savions où ranger cette armoire. Alors je l’ai prise chez moi, et dans le miroir désormais se reflètent à la fois les pelotes de Jean-Michel Pancin, les vies de prisonniers, moi-même et l’intimité de ma chambre.

Une année deux mille douce, très douce, ouverte et vivante. Une vie avec l’art. Car comme disait Robert Filliou, «L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art».

Publié dans Les Quotidiennes le 17 janvier 2012

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