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Cette obscure clarté qui tombe des enseignes

mars 6, 2012

Tracey Emin, just love me, 1998. © Sammlung Goetz

Barbara Polla et Julie Gil (Master 2, Sorbonne).

Du 17 février au 20 mai, la Maison Rouge présente à Paris l’histoire du néon dans l’art de 1940 à nos jours, à travers une exposition qui peut se féliciter de son exclusivité. 108 œuvres et 83 artistes différents: on a les yeux qui brillent, voire qui piquent…

Les non-dits du néon: Who’s afraid of red, yellow and blue?

A en croire l’anecdote, qui dit que le premier néon fabriqué par Georges Claude en 1912 pour une enseigne du Petit Barbier doubla la clientèle du commerce boulevard de Montmartre, les lumières gazeuses et les couleurs éclatantes du néon sont gage d’attirance. Alors pourquoi intituler cette exposition Who’s afraid of red, yellow and blue? Le néon fait-il peur? D’abord, il n’a pas tout de suite attiré les artistes. David Rosenberg, le commissaire de l’exposition explique que «les néons ont mis du temps à s’allumer dans l’art», en France notamment, avec des artistes comme François Morellet, Martial Raysse ou Piotr Kowalski.
Le néon n’a guère intéressé les «avant-gardes», par méfiance peut-être de ce matériau des enseignes, trop publicitaires? David Rosenberg, lui, relève le défi. Le titre de son exposition se réfère à l’œuvre de Maurizio Nannucci, qui se réfère quant à lui à Barnett Newman: Who’s afraid of red, yellow and blue? Nannucci combine ainsi avec humour son intérêt pour les énoncés linguistiques d’une part et pour les qualités immatérielles et poétiques de la lumière colorée de l’autre, en créant une enseigne tautologique: les mots s’inscrivent dans la couleur qu’ils nomment. Joseph Kosuth écrit en lettre capitales «NEON» en néon et ouvre ainsi la salle consacrée au langage.

Les mots-dits du néon

Le néon est vu autant que lu et devient un médium privilégié pour les artistes qui utilisent le langage, un medium simple et efficace pour s’encanailler. Dans le rouge de la terreur comme de l’horreur, Geers dessine le mot « TERROR » dont le « T » qui scintille nous dévoile le mot « ERROR ». « This work should be turned off when I die » proclame Brüggemann dans un néon blanc. Un outil, comme un crayon, pour écrire, pour inscrire, des pensées universelles: «Just love me» supplie Emin dans un néon rose. Le premier usage qu’Emin fait du néon se réfère lui aussi à l’enseigne: l’artiste britannique écrit «The Tracey Emin Museum» avec sa propre calligraphie, flirtant avec l’esthétique d’un néon de bordel ou d’un Sex Shop londonien. C’est bien une enseigne publicitaire qu’elle installe dans le mur du fond de son propre «musée», dans une volonté auto-promotionnelle bien connue des «Young British Artists» (dont elle fait partie depuis 1994).
C’est un signe en soi auquel s’ajoute le signe « Emin », véritable trademark émise par son écriture rapide. Mais avant tout, c’est une manière de donner une autre matière et une autre place à son écriture, cette écriture qui commence par pencher sur la planéité de la page, puis se coud avec des lettres découpées dans le tissu de ses célèbres couvertures appliquées, s’approprie une troisième dimension en même temps que la lumière. Pour Emin, le néon est une manière de célébrer les mots, un peu comme nous célébrons les mots des chansons avec la musicalité et le rythme. «Just Love me»: une parole simple et directe d’une éventuelle chanson populaire britannique. La musique comme la lumière se diffuse en ondes: des écritures nocturnes qui dansent dans la rétine d’un art romantique et noctambule.

Néons : no end ?

Les artistes utilisent les néons de mille manières, y compris en peinture! Depuis les années 1980, Morellet, artiste pionnier dans l’usage du médium, considère important de montrer ces œuvres à la lumière du jour, dans les mêmes conditions qu’une œuvre «classique». Morrelet peint et nous fait peindre avec lui, poussant le jeu jusqu’à permettre au spectateur de déclencher lui-même avec une pédale la séquence des signes lumineux et de l’arrêter en n’importe quel point, se faisant acteur et complice jusqu’à pouvoir faire disparaître l’œuvre en tant qu’unité spatiale achevée. Bertrand Lavier quant à lui explique «je renouvelle la peinture en tube, avec des tubes de néon». Sa flèche lumineuse est comme «faite pour la Maison Rouge» raconte David Rosenberg. Les formes de la flèche répondent en effet parfaitement à l’angle du toit de la salle d’exposition.

L’histoire du néon semble sans fin, toujours renouvelée, quand bien même les deux œuvres qui clôturent l’exposition montrent la mort de cette «obscure clarté» qui peut filer comme une étoile: Michel François photographie un néon brisé et, par là même, sa vulnérabilité, alors que Delphine Reist les fait exploser dans une vidéo aussi fantomatique que bruyante, jouissive aussi. The End.

Publié dans les Quotidiennes le 6 mars 2012

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