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Quelques réflexions sur la délinquance sexuelle féminine

octobre 15, 2012

Madame de Warens était-elle délinquante sexuelle? Elle avait 29 ans, Jean-Jacques en avait 16 et l’appelait « maman ». Maman s’occupa en parallèle de l’éducation intellectuelle du garçon et de celle amoureuse – entendez bien, par « éducation amoureuse » : exercices pratiques de défloration du « petit ».

Délinquance sexuelle ? Nul n’y a jamais pensé. Autre temps, autres mœurs, pas forcément moins adéquates. Le 1er septembre 1969, Gabrielle Russier, enseignante de 32 ans qui a inspiré le film d’André Cayatte, Mourir d’aimer, se suicidait. Amoureuse d’un garçon de 16 ans, ayant eu des relations sexuelles avec lui, elle avait été condamnée en première instance à 13 mois de prison avec sursis ; le parquet avait fait appel, demandant une peine plus sévère. Gabrielle Russier s’est suicidée avant le procès en appel. Georges Pompidou déclara : « Comprenne qui voudra. Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable, au regard d’enfant perdue, celle qui ressemble aux morts, qui sont morts pour être aimés. C’est de l’Eluard. » Après l’histoire émouvante de Mourir d’aimer, celle non moins épouvante de Tristane Banon, qui avait alors 29 ans tout comme Madame de Warens, avec un jeune homme de 16 ans lui aussi, pas tout à fait Jean-Jacques, mais de la grande « famille média » tout de même puisqu’il s’agissait du fils du directeur de l’Express. A la position d’accusée de délinquance sexuelle, Tristane préféra cependant très clairement celle de victime. Une bien triste histoire.

Récemment, une femme de 33 ans, mère de plusieurs enfants, a été condamnée pour avoir eu des relations sexuelles avec un mineur de 13 ans. Pas assez sévèrement selon certains. Une preuve de plus de l’inégalité entre hommes et femmes, selon d’autres qui prétendent, probablement avec raison, qu’un homme en situation similaire aurait été bien plus sévèrement puni. Et dans la foulée, voilà que les media se mettent à revendiquer le prix de la délinquance sexuelle féminine. Verrons-nous bientôt des indignées, ni putes ni soumises et autres chiennes de garde défiler en hurlant « Nous voulons être punies pour nos délinquances sexuelles ! » Oui, les grands psychiatres semblent le confirmer : nier la délinquance sexuelle des femmes serait « un réflexe très misogyne ». A bas la misogynie ! Vive la délinquance sexuelle !

Daniel Zagury, psychiatre reconnu, nous explique que « la femme c’est la mère. Le tabou serait lié au fait de télescoper la dimension sexuelle et la dimension chaste de la maternité » et voilà mise à nu la raison pour laquelle on parle si peu de la délinquance sexuelle féminine – un sujet fréquent pourtant : une femme sur dix en prison le serait pour délinquance sexuelle. « La femme c’est la mère » ? Quelle simplification à outrance. Et toutes les autres alors, celles qui ne le sont pas, elles sont quoi au juste ? J’aurais tendance à penser que nous sommes d’abord des êtres humains, des individus – et pas seulement des corps d’accueil – ou des délinquantes.

Et la sensualité, on en fait quoi ? Ce merveilleux terrain d’entente entre deux corps, que ce soit dans la dimension sexuelle, dans celle maternelle ou dans celle paternelle ? Nous tous qui portons un regard souvent bien trop suspicieux sur les pères proches de leurs enfants, physiquement, tendrement proches, irons-nous jusqu’à revendiquer la punition pénale de l’allaitement ? Si l’on va au bout des tabous et que l’on s’amuse à provoquer, ne devrions-nous pas considérer comme monstrueux alors, de jouir ainsi, en l’allaitant, d’un pauvre petit innocent qu’on oblige à téter pour se faire plaisir ?

Oui, la loi doit protéger l’intégrité de chacun. Elle doit protéger notamment les enfants. Il est des règles fondamentales que la loi doit poser – en sachant tenir compte des exceptions et en reconnaissant aussi les échanges de bons procédés : jouissance de l’allaitement en échange de saine nourriture par exemple. L’une des règles fondamentales consisterait ainsi à fixer une limite d’âge entre l’enfance et l’adolescence, cet âge flou par excellence. Il devrait être un âge avant lequel on ne touche pas au sexe des enfants (sans oublier toutefois que les soins aux tous petits exigent ces attouchements-là). Impossible de marier des petites filles de six ans, nous serons tous d’accord là-dessus ; ne pas avoir de relations sexuelles avec des enfants de moins de dix ans, onze ans… voilà des règles qui semblent simples*. La complexité commence à l’adolescence – douze ans, quatorze, seize ans… ? Quelle est la « juste » limite ? L’une de mes filles, à l’âge de quatorze ans, dans le secret et le respect réciproque, a vécu un amour fort avec un jeune homme de vingt-sept ans qui patienta le temps qu’il fallut. Dix ans après, ces deux-là s’aiment toujours. Les relations d’amour, les goûts sexuels, les différences culturelles, qu’elles soient géographiques ou historiques, se règle difficilement par les lois. Simplifier la complexité n’est jamais simple, et pour avancer sur ces terrains mouvants, la complexité doit d’abord faire l’objet d’études, de réflexions, de paroles, d’hypothèses, d’échanges. Les spécialistes appellent ces études de leurs vœux.

Mais en attendant de mieux comprendre ce qu’est, ou n’est pas, la délinquance sexuelle féminine, je puis me poser des questions à moi-même. Si demain je tombais amoureuse, si je me mettais à aimer à en mourir un gosse de douze ans ? Alors je me dirais probablement : tu aimes vraiment ? Alors tu peux attendre. Tu n’en es pas certaine ? Alors pourquoi ne pas attendre ? Et aussi : si j’avais un fils, comment aimerais-je qu’il soit initié aux choses du sexe ? Par une Madame de Warens ou par le visionnage de vidéos porno hard entre copains ? Je crois que je préférerais une Madame de Warens, par goût de la complexité : le corps, plus riche que la mécanique. Mais in fine, la seule réponse possible est encore et toujours celle de la liberté de l’autre, de tous les autres : que mon fils soit libre de vivre sa sexualité comme il l’entend. De faire ses découvertes comme il l’entend. Sans violer la liberté de l’autre et sans que la sienne ne soit violée.

Laissons les enfants en paix. Ils vivent dans un monde parallèle, dont ils nous entrouvrent parfois la porte lorsqu’ils sentent le respect total. Laissons-les faire leurs propres découvertes, dans leur monde, sans nous comporter ni en voyeurs ni en envahisseurs. Dans le vrai monde de l’enfance, les petites filles aiment à découvrir les sexes des petits garçons, et réciproquement. Je m’en souviens très bien. Regarder, montrer, essentiel entre enfants, comme entre adultes. Mais ne mélangeons pas tout. N’envahissons pas leur monde par nos regards, nos images, nos goûts. Nous avons eu notre propre enfance, de notre temps. Autrefois, et pas seulement dans les grottes ou les campagnes les plus pauvres, les enfants dormaient dans les lits des parents. Personne ne voyait là un problème et la vision trouble de la scène primitive n’a pas créé des générations de psychopathes. Les enfants faisaient semblant de dormir. Respectons nous aussi leur corps, leurs désirs, leurs fantasmes, leurs images et leur rêves. Tout en sachant qu’ils existent, qu’ils sont aussi naturels et sauvages que les nôtres. Faisons nous aussi semblant de fermer les yeux. Ce respect-là permet la relation la plus intime, la plus sensuelle, la tendresse, l’allaitement, le plaisir des caresses et des baisers. Le plaisir de l’amour, de tous les amours, reste peut-être le meilleur rempart à la délinquance sexuelle, quelle que soit finalement sa définition. C’est pour cela aussi que je propose de mettre les bébés nus à peine nés dans les bras de leurs pères nus eux aussi.

Quant aux adolescents… faisons au mieux. Parlons-leur d’amour. Peut-être que les parents devraient parler avec leurs ados des vidéos pornographiques qu’ils savent qu’ils regardent. Introduire la nuance, la complexité, la sensualité, la chair, l’amour. Ne pas nier la mécanique, ni la pornographie, elles existent – les intégrer et les enrichir. Amour toujours. L’amour, lui, n’est jamais délinquant.

*En Suisse, la majorité sexuelle est fixée à 16 ans. En-dessous de 16 ans, les rapports sexuels ne sont pas punissables que si les 2 personnes n’ont pas plus de 2 ans d’écart.

Publié dans Les Quotidiennes le 14 octobre 2012

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