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La prison ou la liberté, vous préférez quoi ?

mai 21, 2013

La prison est un sujet de préoccupation majeur en ce moment. A Genève, il y a Champ-Dollon et sa surpopulation, mais aussi les dernières Rencontres internationales de Genève et la présentation du livre “L’Ennemi Public” au Salon du Livre ; en France, le rapport sur la prison des Baumettes à Marseille, l’horreur de ce qu’il nous révèle et France Culture qui consacre vingt-quatre heures au sujet ; à la Biennale de Venise, le travail de l’artiste – ex-détenu Jhafis Quintero au Pavillon Latino-Américain ; au Festival du film documentaire de Lasalle, dans les Cévennes, la présentation du film de Angad Singh Bhalla, “Herman’s House”, qui raconte l’incroyable travail réalisé par l’artiste Jackie Sumell avec Herman Wallace, détenu depuis 45 ans dont plus de 30 en régime cellulaire (ce qui signifie un espace de deux mètre sur trois sans lumière du jour ni compagnie pendant 23 heures sur 24). Jackie Sumell essaie envers et contre tout de construire, avec lui et selon ses exigences et ses indications, la maison qu’Herman Wallace habitera quand il sortira de prison – c’est-à-dire très probablement jamais. Elle affirme ce faisant que l’espace de liberté que propose l’art résiste à l’enfermement.

Sortir de prison donc, symboliquement d’abord, par la pensée, par l’action créative. « La créativité dans le milieu carcéral est une question de vie et de mort, affirme Jhafis Quintero. Faire de l’art, pour moi (moi Jhafis Quintero), consiste à organiser une pensée de manière esthétique, à transmettre des idées, à re-signifier. L’art, la création, nous permettent de résister à l’humiliation, à la dégradation. Ils sont facteurs de dignité. L’art est ainsi un substitut parfait du crime : il me permet d’esthétiser la transgression qui fait partie de ma nature même. Je puis alors donner une forme, sculpter mes idées et mes instincts, d’une manière différente. L’art et le crime sont plus proches l’un de l’autre qu’on ne le pense et pour avoir appartenu aux deux disciplines, je crois que l’art et la criminalité sont deux disciplines jumelles que lie la nécessité de transgresser. J’aime l’art parce que je peux être moi-même, sans préjudice à autrui. »

Sortir de prison, dans la réalité aussi. Ou mieux, ne pas y entrer, pour éviter l’acquisition incontournable d’un Master en délinquance alors qu’on y était entré avec juste une licence. « Quand tu sors de prison, le plus souvent, tu y retournes, parce que tu ne sais rien faire d’autre que le crime et qui plus est, en prison, tu as fait des connaissances, tu as établi des réseaux, et ces connaissances, ces réseaux, vont t’aider à retourner au crime et donc, à retourner en prison. L’art m’a permis d’échapper à ce retour, dit encore Jhafis Quintero. » Oui je sais, ce n’est pas dans l’air du temps. Oui je sais mes amis politiciens m’estampillent définitivement folle, ne parlons pas de mes ennemis. Revisitons plutôt le modèle Basaglia. En 1971, Franco Basaglia, psychiatre, est nommé à la tête de San Giovanni, le grand asile de Trieste où sont enfermés plus de 1000 “fous”. Persuadé que les malades mentaux sont des personnes comme les autres, il estime que pour être mieux soignés, ils doivent être libres. « A une époque où les asiles psychiatriques sont des mouroirs où sévissent les électrochocs et la camisole de force, cette certitude relevait de l’hérésie » écrit en 2012 François-Damien Bourgery. Mais Basaglia passe outre et, suite à la réussite et l’absence de drames liés à son approche, en 1978, la loi italienne ordonnera la fermeture des asiles psychiatriques dans toute l’Italie. Sans tambours ni trompettes ni aucun des désastres que certains aimeraient faire craindre.
Alors, à quand un Basaglia pour nos prisons ? J’entends déjà les épouvantails de la peur. La réponse à un questionnaire diffusé sur les réseaux sociaux par la galeriste française Magda Danysz sur la question de savoir qui est aujourd’hui l’Ennemi public N°1 nous apporte cette réponse aussi majoritaire qu’étonnante : « la peur ». Contre la peur, la prison ? Je récuse. « Sauvons la liberté, la liberté sauvera le reste ». Ainsi parlait Victor Hugo. La liberté fait peur mais elle seule peut nous sauver de la peur.

Rien à voir avec les Quotidiennes ? Mmmm… Même si la population carcérale est en majorité masculine – les quartiers femme existent aussi. Vingt-six places à Champ Dollon – pour combien de détenues à l’heure actuelle, qui sait ? Et puis, vous souvenez-vous de la genevoise Josette Bauer qui défraya la chronique à la fin des années 1950 ? Experte en séduction, artiste en mensonges, elle fut l’héroïne de mon adolescence (un peu plus tard ce sera Marlène Jobert dans l’Astragale) : dix-sept ans de cavale, des évasions à la chaîne en Suisse comme aux Etats-Unis, des changements de visage et de passeport, le démantèlement de la French Connection, que n’aura-t-elle fait pour vivre libre et finir par promener tranquillement son Yorkshire derrière la gare Cornavin avant de quitter ce bas monde au début des années 2000 ?
Si je me raisonnais pas je vous parlerais encore des prisons mexicaines “autogérées”, de celle de Casabianda où les détenus ont les clés de leur cellules et dont personne ne s’évade, et encore de nos vies de femmes si souvent enfermées dans les carcans sociaux et des enseignements de cette grande dame que fut Simone de Beauvoir : “Être libre, c’est vouloir les autres libres”.

La prison ou la liberté alors ? Je préfère la liberté. Pas seulement la mienne comme plaisantait Jean Gabin – mais la mienne aussi.

Publié dans les Quotidiennes le 21 mai 2013

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