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L’art pour regarder – l’art pour penser

septembre 13, 2015

 ENTRE LE BIEN ET LE MAL : penser avec l’art

 

L’art, dans son essentielle liberté contemporaine et créatrice, paraît s’affranchir de toute norme sociale, politique mais aussi morale, pour n’obéir qu’à la nécessité intérieure de l’œuvre, ce qui semble bien le rendre étranger à la distinction du bien et du mal. Pourtant, l’art ne peut-il être le lieu d’une prise de conscience et d’une représentation sensible et inouïe de toute expérience humaine, en particulier celle du bien et du mal ?

Le mal, tel que compris ici : l’abus de pouvoir, la mort. Mais pas n’importe quelle mort. La mort infligée, de l’âme autant que du corps. De l’âme plus encore que du corps, selon Primo Levi : « Cette mort morale, cette dérision de tout sens de la solidarité, cet oubli de la dignité humaine sont beaucoup plus tristes que la mort physique ».

Mort infligée de l’âme : la confiscation de la pensée et du rêve, par des actions ou des paroles dégradantes répétées, par l’affirmation irrémédiable de la dépendance de la personne : tout ce qui annule le rêve de l’autre, sa capacité à se rêver lui-même, à se définir une existence fantasmatique propre, à se rêver un futur. C’est l’irréversible. La raison pour laquelle la torture par exemple est un Mal majuscule, ce n’est pas tant la souffrance physique, que l’envahissement du cerveau du torturé qui ne peut plus, jamais, rêver ni se rêver un avenir désirable. Ceux qui luttent contre la torture le savent bien, il suffit d’écouter les torturés, ce qu’ils racontent est le plus souvent incroyablement stéréotypé, l’envahissement du cerveau par des images et des sentiments de peur et d’angoisse qui stérilisent la pensée.

Mort infligée de l’âme : ce sont aussi certains stress associant les menaces et la panique de mort à des perceptions, bruits et odeurs spécifiques ; c’est le post traumatic stress syndrome (PTSS), observé notamment chez les survivants de situations de guerre extrême. Ce sont aussi les viols, en particulier répétés et intrafamiliaux (les plus fréquents d’ailleurs), qui détruisent la capacité de l’enfant ou de l’adolescent à se rêver une vie sexuelle épanouissante. Ces morts de l’âme ont des substrats anatomiques et biologiques encore incomplètement élucidés, mais associés à des altérations spécifiques de certaines régions cérébrales.

Dans une moindre mesure, le mal consiste aussi à voler les rêves de l’autre et à l’empêcher ainsi, si ce n’est de se réaliser dans son existence propre, à tout le moins la fantasmer. Ce mal-là est souvent infligé aux enfants par des parents, par une famille, formidablement bien intentionnés, mais en plein abus de pouvoir. La relation à l’autre, pour aboutir à un épanouissement de l’âme et non à son agonie, doit écarter le pouvoir. Toutes les relations qui laissent l’abus de pouvoir se manifester sont à risque de la confiscation du rêve de l’autre. Le simple fait par exemple d’imposer ses ambitions, ses visions, ses frustrations ou ses rêves à un enfant qui tente de développer les siens propres, est un mal infligé. Le pouvoir devrait donc constamment être examiné, analysé et contenu à l’écart de toute possibilité d’abus du pouvoir.

Par opposition, un individu peut se trouver dans les situations les plus terribles, s’il garde intacte sa capacité à rêver, il garde alors un potentiel de vie intact. La vita e bella de Bellini l’illustre au cinéma et Boris Cyrulnik dans ses livres. Cyrulnik rapporte notamment une analyse des caractéristiques de personnalités des individus sortis indemnes des camps de concentration : tous étaient porteurs de la conviction de pouvoir agir leur propre destin. Bien sûr, cela ne suffit pas à la survie, mais c’est apparemment une condition sine qua non : la capacité de rêver, une condition indispensable à la survie. Cette conservation de la capacité à rêver peut dépendre de toutes petites choses, telle une main tendue dans la détresse. La main tendue vers l’autre est un bien qui, si ténu soit-il en apparence, a le potentiel d’annuler un mal apparemment infiniment plus fort. On pourrait presque retenir là une des bases réelles d’une supériorité du bien sur le mal. Une main tendue à un enfant fracassé par la vie peut suffire à lui rendre ses rêves. L’art peut, lui aussi, être cette main tendue, une passerelle vers le rêve.

Et le bien, alors ? Le bien, c’est la vie. Le Deutéronome le signifie : J’ai mis devant toi la vie avec le bien et la mort avec le mal et tu choisiras la vie. Le bien, c’est d’offrir à l’autre, aux autres, au plus grand nombre possible d’autres, mais surtout aux enfants, la puissance de rêver et de se rêver. Toute éducation qui permet à l’enfant de s’approprier sa propre vie, toute main tendue, tout partage – sans jamais oublier qu’imposer n’est pas partager – toute possibilité offerte à un être humain de se valoriser, de s’approcher de la vision d’une réalisation possible, toute parcelle de puissance transmise, toute œuvre d’art, procède du bien. Le bien, c’est de donner à l’autre, plus encore que de l’amour, qui attend toujours en retour, du savoir, et de la puissance. Empower their dreams.

Le bien c’est le lien. Le lien entre les hommes, les cultures, les générations, entre les vivants et les morts aussi. Particulièrement perceptible dans les architectures : il y a les architectures du lien et les architectures de l’isolement ; il est des lieux qui vibrent de liens riches et des lieux où rôde la mort. Le bien, c’est la liberté de l’autre. Pour être un homme, l’homme doit pouvoir être libre. Libre de ses pensées d’abord : tout ce qui pollue ou annihile la pensée favorise le vide qui terrorisait Hannah Arendt et procède du mal. Libre de ses choix ensuite. Tout ce qui soustrait à la liberté de choix est dégradant. L’art cultive la liberté de celui qui regarde, qui lit, qui écoute.

Et c’est pourquoi l’art est fondamentalement du côté de l’humanité et de la dignité. Il est de plus ou moins grande qualité et va générer plus ou moins de pensée, mais il ne procède pas du mal, même lorsqu’il le représente jusqu’à l’extrême : les représentations du mal restent encore souvent la meilleure manière de le détourner, de lui redonner une puissance positive. On en revient à Arendt, selon laquelle il existe un lien nécessaire entre l’activité de la pensée et la conscience du bien et du mal. Et à Julia Kristeva : « … ce qui est effacé de l’imaginaire et du symbolique risque de resurgir dans le réel. À l’inverse, c’est la profusion symbolique et imaginaire qui peut avoir une chance de mettre à mal les tentations de passage à l’acte dans le réel ».

L’art – sauf peut-être lorsqu’il est réservé à certains cercles du pouvoir – ouvre en effet les portes vers ce que Deleuze définit, sur les traces de Spinoza, comme la puissance, par opposition au pouvoir : la capacité à rêver et la joie. Tout ce qui favorise le rêve participe du. L’art, ainsi, participe du bien commun, et même de la démocratie. Selon les thèses de John Dewey, pour qu’une démocratie fonctionne, il faut que chaque citoyen puisse imaginer qu’il possède les moyens de « changer les choses ». Et pour l’amener à imaginer cette folle possibilité, il faut l’éduquer à l’imagination. Dewey propose l’éducation à l’art des jeunes enfants comme moyen irremplaçable pour leur apprendre – ou les inciter – à imaginer. Selon Dewey, l’éducation à l’art est donc la meilleure éducation à la démocratie ; et la démocratie est bonne, parce que contrairement aux totalitarismes, elle promet et ouvre à chacun une place pour ses rêves.

Et Rousseau a beau dire, dans son discours sur la question de savoir si les sciences et les arts
 ont contribué à « épurer les mœurs » (discours avec lequel il remporta le prix de l’Académie de Dijon en 1750) que « … les sciences, les lettres et les arts (…) étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont (les esclaves) sont chargés. Le besoin éleva les trônes ; les sciences et les arts les ont affermis ; (… ils ont) les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune. » Certes, les sciences, les lettres et les arts se doivent, toujours, d’alléger les chaînes et non de les perpétuer, et ne jamais devenir un instrument de classification, de hiérarchie. Mais aux paroles de Rousseau, nous préférerons Les Outils de Leslie Kaplan : « On pense avec des livres, des films, des tableaux, des musiques, on pense ce qui vous arrive, ce qui se passe, l’Histoire et son histoire, le monde et la vie. Cet avec signe une forme particulière de pensée, qui tient compte de la rencontre, d’une rencontre entre un sujet et une œuvre, à un moment donné de la vie de ce sujet et de cette œuvre. C’est en ce sens avec, qu’il est dans ce livre question d’outils, d’outils pour penser. Penser avec Dostoïevski, avec Faulkner, avec Kafka, avec Robert Antelme, avec Maurice Blanchot, avec Cassavetes, Rivette, Bunuel, Godard… ».

On pense avec l’art. Avec l’art, on peut « penser » la beauté, mais aussi le deuil, la souffrance, la dégradation, la honte. C’est un bien immense, car seule l’histoire racontée peut faire pardonner l’histoire vécue. Mais l’art n’est pas la panacée universelle. Primo Levi, dans Si c’est un homme, a raconté de manière poignante sa vie dans les camps, il l’a pensée et nous la donne à penser. En 1987, il n’en a pas moins choisi la mort.

L’art, cet « outil » indispensable pour penser le monde, ne nous protège pas pour autant de toutes nos fragilités et de toutes nos folies. Les représentations de la vie et de la mort creusent notre conscience, elles nous mettent en lien avec le monde. Mais face à cet « outil » et devant ce qu’en a fait le monde à ce jour, nous nous retrouvons à nouveau, dans notre solitude ontologique, seuls avec notre propre pensée. Et nos émotions, qui, elles, appellent au partage.

Entre le bien et le mal : penser avec l’art et s’émouvoir de lui.

 

Réflexions inspirées, entre autres, par Le Lieu Unique à Nantes
Les rencontres de Sophie, 2007
Le Bien et le Mal
L’inspiration prend parfois du temps à se concrétiser …

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