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Hommage à Jean-Christophe Ammann

septembre 30, 2015

Grâce à Armelle Leturcq, Frank Perrin et CRASH, en août 2010, j’ai eu le bonheur d’un long entretien avec Jean-Christophe Amman. Toute une journée.

Un entretien qu’il avait aimé. Moi j’ai aimé l’homme et l’amant de l’art et des femmes.

Souvenirs… L’entretien finissait ainsi :

Le futur ? Il est ouvert ! A mon âge, qui n’est pas un âge, le futur c’est la curiosité. Je suis extrêmement curieux de ce que les artistes créeront aujourd’hui, demain, après-demain. Je veux voir et voir encore, écouter les artistes, comprendre la pensée de la jeune génération, rêver dans leurs studios : je suis un troupier qui s’enrichit à leur contact. J’ai besoin du sang des autres pour me nourrir…”

2010-05-07-17.47.29 Paris

© CCS

Jean-Christophe Ammann au Centre Culturel Suisse


Jean-Christophe Amman, la faim inassouvie

Les œuvres comme des individus : il faut dormir avec elles

Il a été directeur de nombreux musées, il est toujours un grand amant de l’art. Un grand amant de l’art, et un grand homme. « Monsieur Ammann ? Oui c’est là, par ici, entrez, oui, Monsieur Ammann, au deuxième étage – il ne répond pas ? Je vais l’appeler… » tout le monde le connaît dans le quartier. Il finit par m’ouvrir la porte, nus pieds et en peignoir, ce samedi matin en plein été, dans un quartier périphérique de Frankfort. Les artistes lui reconnaissent sa grandeur et lui retournent leur amitié: les murs de son appartement sont entièrement tapissés de cadeaux, de bas en haut et de gauche à droite et A Jean-Christophe Ammann est inscrit autant de fois qu’il y a d’œuvres. Jean-Christophe Ammann est un homme généreux : il sait recevoir. Je resterai jusqu’au soir, pour le laisser ensuite, dormir avec ses œuvres, comme chaque nuit.

Ammann est le seul commissaire d’exposition à dormir sur un lit de camp dans les salles de musée pendant l’installation de ses expositions. Au réveil, le regard est innocent : il faut se réveiller avec les œuvres pour vérifier si « elles tiennent », si elles sont bien agencées, si la scénographie choisie respecte et sublime l’émotion. « Dormir avec les œuvres, c’est très intime et personnel : une œuvre, ce n’est pas seulement du matériel, c’est un grenier, un récipient d’énergie qui rayonne la nuit aussi et je voulais dans me rêves goûter subir et transformer les énergies émanant des œuvres. » Ce seront alors les œuvres elles-mêmes qui décideront de la nécessaire distance entre elles pour que le dialogue s’instaure. Il faut donner de l’espace aux œuvres. Il faut les traiter comme des individus. Comme des corps.

Le corps, cosmique et anti-idéologique

Pour Ammann, depuis toujours, le corps est au centre. Il est cosmique, nécessaire, essentiel et unique : si je fais un nu de toi, me dit-il en me dévisageant et en me tutoyant déjà puisque me voilà individuée, je trouve une forme unique : ce corps que tu habites, en exclusivité, toute ta vie, sans être capable de le partager. Ce corps fondateur de toute notre culture et de notre tradition occidentales : le corps toujours, essence même de l’art, mémoire collective occidentale. Mais pas n’importe quel corps : le corps crucifié qui porte depuis des siècles le quatuor, le quadrilatère, qui a fait l’Occident : jouissance, souffrance, extase et ascèse. Le quatuor du corps crucifié nous joue la musique du désir.

La négation du corps est de fait la négation du désir, la négation de la vie, un tribut à la mort. Absurde, pour Amman. Il s’énerve, déambule, tire sur sa pipe, s’enroule dans la fumée. « La confrontation entre l’islam et le monde occidental se joue, entre autres, autour du corps : désormais, les organisateurs de biennales du monde entier, dans un souci de politiquement correct qui n’est rien d’autre qu’une soumission aux idéologies dominantes, minutieusement évitent cet élément fondateur de la culture occidentale qu’est le corps. Je critique la globalisation dans l’art parce qu’elle amène la plupart des acteurs de l’art à renoncer au corps. Le refus du corps est un tribut aux idéologies : les idéologies situent les idées au-dessus des individus ; le corps, lui, est vie, désir, anarchie, et toujours anti-idéologique. » Par contraste, la religion chrétienne ouvre la porte à l’apprentissage du « moi » et l’individuation y est fondamentale : « tu quitteras ton père et ta mère ». Tu aimeras ton prochain comme toi-même, comme un corps, comme un individu. Certes, la communauté offre des avantages sociaux… mais l’unification communautaire est mortifère. Elisons le morcellement, l’individuation, le corps !

Une immense faim de femmes

Le corps, le sien, vit dans la rencontre de l’autre. Ammann ne s’en est pas lassé : « j’ai une immense faim de femmes, que l’art a encore aiguisée ». Sa dernière exposition au Centre Culturel suisse à Paris, A rebours, est une grâce rendue au corps de la femme, à son intimité et ses transformations, un émerveillement, un témoin de cette faim pour toujours inassouvie. « Faire l’amour avec une femme, cela peut être interminable. On évolue dans la façon de faire l’amour – jeune homme je n’étais pas qualifié et j’avais trop de pression, il fallait que ça gicle – mais avec l’âge on développe un sixième sens, mais c’est seulement vers l’âge quarante ans que je suis devenu capable de me donner à une femme. C’est extraordinaire de faire l’amour pendant quatre heures au lieu de dix minutes, le luxe c’est d’avoir le temps…  Faire l’amour avec une femme, cela peut être interminable. La femme est un mystère, elle est l’attraction éternelle… Il faut vous engloutir ». Immense sourire.

Et Ammann esquisse un pas de danse et se met à chanter : Etoile des neiges, Mon coeur amoureux… Oui, nous sommes en plein mois d’août et Jean-Christophe Ammann que je rencontre pour la première fois me chante Etoile des Neiges… Il chante juste. Tout chante juste en cet homme. Et il m’explique encore que le psychanalyste Wilhelm Reich avait raison : l’orgasme a surpassé le big bang. Et que pendant ses dix dernières années de vie, tout le travail de Picasso est une ode au désespoir extraordinaire de ne plus être capable de bander. Une ode au voyeurisme : l’image devient le substitut. Toute la production artistique vient de là : être dans l’image comme substitut au faire. Quant elle est « bonne », l’image acquiert une corporalité et génère la présence de celui qui la regarde à l’intérieur d’elle-même.

Le corps masculin aussi, ou plutôt, son sexe et son visage…

Au-dessus de nous, entouré de dizaines d’autres toiles, un grand Lucian Freud : l’homme est nu. Son sexe est beau. Et pourtant, pour Ammann – pour les hommes ? – le sexe masculin n’a de physionomie que quand il est en érection. Et de revenir sur l’exposition de Toscani, à la Biennale de Venise : gros plans sur des dizaines de sexe. Mais on ne regardait plus les sexes – ils n’étaient après tout que signes de sexes, comme dans la statuaire classique – on regardait l’ossature. C’est elle qui redonnait l’individualité.

Mais où sont, dans l’art, les sexes en érection ? Nous nous étonnons, ensemble, que les femmes ne glorifient pas, dans l’art, la beauté du sexe masculin en érection. Et pourtant la seule façon de se glorifier c’est de glorifier l’autre… Mais la gloire du sexe en érection est à chercher ailleurs. Le plus souvent, dans l’érotisme homosexuel. Au Centre Culturel Suisse, Ammann présentait ainsi, de l’artiste suisse Christoph Wachter, une série de dessins minuscules, noirs, puissamment érotiques. Ce format minuscule, conséquence d’une tension entre le faire et la culpabilité de l’avoir fait, éatit aussi, pour le spectateur, une discrétion, une solitude, un appel au regard de près, l’absence de partage avec un autre regardeur.

Et le visage ? Jean-Christophe Amman voulait devenir médecin. Ou plus exactement, chirurgien. « J’avais cette idée en tête depuis très longtemps, depuis que j’avais vu un livre sur les gueules cassées de la première guerre mondiale. Il me fallait absolument trouver un moyen de réparer ces visages. Le visage est le centre du corps. Je me suis dit que j’allais devenir chirurgien plasticien. Finalement j’aurai réparé les visages par l’image seulement. Mais être historien de l’art, c’est aussi servir la communauté. Pour servir, il faut le plaisir. Il faut avoir un plaisir fou pour savoir le transmettre… »

L’art comme poétique

Ah, encore, la fonction de l’art ? Kunst als Aufklährung, ça c’est fini, obsolète, on oublie. L’art désormais, une poétique. Autour du corps : le corps nu, et, au coeur du corps, la colonne vertébrale. La colonne vertébrale, c’est la poésie. Contemporain ne veut pas dire d’aujourd’hui : non, c’est ce qui a travers sa poésie a une présence contemporaine Il y avait une époque où les artistes donnaient la direction générale – aujourd’hui ce n’est plus le cas. Les curateurs de la globalisation cherchent certes à remplacer les artistes, à donner cette direction générale en imposant leurs choix qui le plus souvent sont scolaires et sans rapport avec la réalité de la création. Dans cette réalité, la dispersion est incroyable, il n’y a plus de tendance plus d’avant-garde et rien n’est à venir. C’est difficile à comprendre, il faut admettre que tout nous échappe… Mais c’est la vie et c’est tant mieux : chaque artiste dans le monde devient un univers parallèle. La fonction de l’artiste ? Celle d’un chercheur de soi même dans une conscience contemporaine – forschen nach dem Selbst. Le soi n’existe pas en tant que tel, c’est une fonction, et plus on travaille sur soi plus ça devient mystérieux et gigantesque.

Le futur ? Il est ouvert ! A mon âge, qui n’est pas un âge, le futur c’est la curiosité. Je suis extrêmement curieux de ce que les artistes créeront aujourd’hui, demain, après-demain. Je veux voir et voir encore, écouter les artistes, comprendre la pensée de la jeune génération, rêver dans leurs studios : je suis un troupier qui s’enrichit à leur contact. J’ai besoin du sang des autres pour me nourrir…

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