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mounir fatmi et nous

mai 4, 2016

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mounir fatmi crée pour nous. Pour nous rencontrer, pour nous mettre au défi de nous mêmes, pour nous faire penser. Il met entre lui et nous ses œuvres, pour que nous les regardions, pour que nous « réfléchissions » ses créations, dans les deux sens du terme. Nous sommes le miroir de mounir fatmi. Nous sommes la « Profondeur de champ[1] » dont fatmi a besoin pour oser se regarder. Nous sommes le miroir sans lequel il n’existe pas entièrement. Et lorsque nous rejetons, censurons, détruisons ses œuvres, l’effet de « réflexion » se perd et fatmi se sent comme amputé de cette partie de lui-même que nous sommes. Une amputation dont seule la greffe peut consoler : quand la jambe noire de l’ange est greffée sur un corps blanc – quand la jambe blanche est greffée sur un corps noir. La réciprocité, indispensable.

Nous sommes ce miroir sur lequel l’artiste se penche avec autant d’amour que de désespérance, avec désir et répulsion, avec admiration aussi,  quand nous sommes capables de recevoir, de donner, la jambe noire de l’ange – avec admiration pour les Panthères noires, pour Salman Rushdie, pour John Howard Griffin – avec répulsion pour les … comment les appeler ? Intégristes ? Fascistes ? « Intégriste » est un terme intéressant, puisqu’il suppose la volonté d’ « intégration » – et pourtant. L’intégration n’est possible que dans la réciprocité : celle du langage (fatmi nous le rappelle dans Beautiful Language[2]) et celle du corps (The Angel’s Black Leg[3]). La réciprocité sauve l’intégration de l’intégrisme.

mounir fatmi me fait parfois penser à Anna Politkovskaïa. « Je veux faire quelque chose pour les autres avec le journalisme », disait-elle. mounir fatmi veut faire quelque chose pour les autres avec l’art. Anna Politkovskaïa, dans les dernières pages de son livre sur la Tchétchénie, écrit : « Eux, c’est nous »[4]. Nous sommes tous humains. Tous identiques. Tous porteurs du meilleur et du pire. L’environnement va déterminer qui, du meilleur ou du pire, va s’exprimer en nous. Notre responsabilité d’humain, c’est d’infléchir l’environnement, le nôtre et celui des autres, chacun de nous à sa manière et en fonction de ses moyens propres. Quand nous échouons, à infléchir cet environnement, alors comment en rejeter le produit ? Si nous laissons construire les prisons, les armes, si nous laissons se faire les guerres – comment en dénier les conséquences ?

mounir fatmi occupe, comme Politkovskaïa, une position fondamentalement critique du monde, mais aussi poétique, dans le monde. Le monde de fatmi, c’est, notamment, la confrontation entre un certain islam et une certaine liberté. Je suis Charlie, je suis Bataclan, je suis Molenbeek. Je suis. Oui, se dit mounir, mais comment être ? Pour être, il faut être dans le monde. La manière de mounir fatmi, alors, de tenter d’infléchir ce monde, c’est de créer des œuvres d’art et de les exposer aux publics les plus larges possibles. C’est l’une de ses raisons de l’extraordinaire quantité de travail engagé et d’œuvres réalisées. Mais quel que soit son engagement, la création artistique ne consomme pas l’entièreté du désir de fatmi : il aimerait encore enseigner, créer une école, animer des rencontres, des conférences. Ecrire, aussi. Les mots, malgré sa suspicion fondamentale à leur égard, lui sont précieux ; les livres, infiniment chers.

Je suis. Comment être ? Il faut être l’autre, aussi. La seule manière de le comprendre vraiment, cet autre, de l’aimer – c’est de l’être. Ou de le manger, dirait Claude Lévi-Strauss[5]. Le cannibalisme, autre forme d’intégrisme. Dans Sleep al Naïm[6] – six heures du sommeil de Salman Rushdie, d’un Salman Rushdie entièrement imagé, imaginé, créé par fatmi, l’artiste plasticien, pour être l’écrivain, choisit une autre voie. La création de l’autre d’abord, puis son animation, pas sa propre respiration. Réciprocité s’il en est : Rushdie endormi respire « fatmi » : l’artiste lui a donné sa propre respiration, enregistrée des nuits entières.  

« Pour comprendre l’autre, il faut le devenir un peu (je cite Marie Moignard, à propos de l’exposition de mounir fatmi  au Musée de Marrakech, dans Toi, Moi et Tous les Autres )

Devient-on une part de l’autre quand on le reçoit en son sein ? C’est l’expérience qu’a voulu tenter le journaliste américain John Howard Griffin. Projet le plus impressionnant de la sélection, l’hommage que lui rend Mounir Fatmi dans As a Black Man (2013-2014) rappelle ce fait réel : à coup de traitement médical, Griffin a volontairement et irréversiblement bruni sa peau pour devenir noir. Son but ? Expérimenter de l’intérieur la condition des Noirs dans l’Amérique des années 50, pour mieux comprendre la discrimination dont ils étaient victimes. Un engagement radical qui a semble avoir forcé l’admiration de Fatmi. La pièce Darkening Process (2013-2014) qui a donné son nom à l’exposition du MMP rappelle le seul métier qu’a pu trouver John Howard Griffin après sa transformation : cireur de chaussures. Un passage au noir, encore et toujours… »

Pour comprendre l’autre, donc, il faut le devenir un peu. Alors, Something is possible[7]. fatmi, dans le lien à l’autre, est allé plus loin encore avec cette vidéo peu connue, mais montrée récemment au Monastère Royal de Brou par la commissaire Marie Deparis-Yafil dans son exposition « A l’Ombre d’Eros ». Quand dans le couple, l’homme devient la femme, et la femme, homme, alors Something is possible. Et fatmi de nos suggérer cette merveille absolue : comment l’amour physique, la rencontre des corps, peut, parfois, transcender l’altérité.

mounir fatmi est parfois désespéré. Le désespoir optimiste est peut-être la seule position possible. Conserver et chérir l’utopie, car Something is possible. « Je ne veux pas guérir de ma dépression, écrit mounir fatmi, je veux que ma dépression me guérisse.[8] » Avec une sorte d’intuition scientifique qui caractérise souvent l’œuvre et la pensée de fatmi, il nous rappelle que  pour rendre « something possible », il faut d’abord prendre acte de la réalité. La réalité, c’est nous.

[1] http://www.quotidien-libre.fr/2016/03/culture-labanque-nouvel-ecrin-pour-lart.html

[2] http://mounirfatmi.com/work-336-32.html texte de Caroline Rossiter

[3] http://mounirfatmi.com/work-347-43.html, texte de Barbara Polla

[4] Anna Politkovskaïa, Tchétchénie, le déshonneur russe, Folio, 2005.

[5] Claude Lévi-Strauss, Nous sommes tous des cannibales, Le Seuil, 2013.

[6] https://analixforever.files.wordpress.com/2015/05/sleep.pdf, texte de Barbara Polla

[7] http://mounirfatmi.com/works-325.html, texte de Marie Deparis.

[8] Communication personnelle.

2016-Diptyk-02

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