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Language as a battlefield

octobre 12, 2016

Parler avec le plus de mots possibles dans toutes les langues et écrire. Non ce n’est pas Babel c’est le contraire de l’effondrement.

C’est l’appauvrissement voulu ou irrémédiable de la langue qui fait s’effondrer nos fragiles individualités, jamais la multiplication des mots leur profusion leur abondance leurs transformations. L’appauvrissement voulu de la langue, par les dictateurs, par Trump, dans les prisons, voire dans les salles d’opération entre chirurgiens, l’appauvrissement savamment travaillé de la langue des militaires ; l’appauvrissement subi de la langue des affamés de pain de culture d’amour d’espoir de tragédies de scènes de théâtre ; ces appauvrissements là, les uns et les autres, se jouent et se perdent dans les champs de bataille linguistiques. L’exclusion passe par la langue.

Écrire alors, multiplier les mots, les emprunter sans les rendre, les cloner, les muter, les faire boiter comme le fait Murat Özyaşar : résister. Murat Özyaşar ? Écrivain et professeur de littérature, originaire de Diyarbakir, arrêté à Istanbul en octobre 2016, disait en effet, lors d’une journée d’études organisée à l’université de Strasbourg : « Je suis né dans cette langue, dans ce lieu où le kurde, parce qu’il a été interdit, n’est pas un kurde correct, où le turc, parce que ceux qui vivent là ne sont pas turcs, n’est pas un turc correct, où ce que l’on parle n’est le dialecte, le patois d’aucune langue, où ce que l’on entend n’est surtout pas un accent, mais une langue qui boite. » Sylvain Cavaillès (qui travaille la littérature produite en Turquie, et notamment dans le sud-est anatolien, de 1960 à nos jours), à propos de Murat Özyaşar, parle alors d’ « engagement linguistique ».

La richesse d’une langue qui boite est potentiellement infinie, par ses faux pas de part et d’autre, par ses chemins perdus retrouvés, par ses traversées à gué. Tant d’écrivains émigrés immigrés cherchent leur chemin littéraire avec une langue qui boîte. Pour l’artiste plasticien Shaun Gladwell, il s’agit de multiplier les points de vue. Le point de vue du regard comme celui de la langue.

Résister, Écrire. Lutter contre la simplification, contre le rétrécissement du champ de la pensée, contre le détournement des mots. Résister à l’appauvrissement de la langue carcérale, entre autres : de Sade à Stiegler. Le langage n’est jamais innocent. La bataille du populisme est elle aussi une bataille du langage. Difficile d’être populiste par écrit. Car « En écrivant on devient personne et en même temps tous les autres. La langue de l’écrivain n’est pas la langue parlée. La littérature vole la langue, joue avec elle, la mutile. Elle la défait et la rend souvent méconnaissable. C’est pourquoi un véritable écrivain est étranger dans sa langue et le lieu de l’écriture est l’absence et l’errance. L’écrivain ne copie ni ne représente le monde. Il crée un monde tout aussi vrai que le monde réel et ce lieu c’est le livre, la scène. Cet autre univers, c’est le lieu de la littérature. À travers ces mondes parallèles il articule un discours subversif, il revêt des identités multiples et montre, sous un verre grossissant, crûment, des détails que nous évitons de voir. Il ne propose pas de solutions, il n’impose rien, il ne fait que révéler, et rappeler. À lui, l’écrivain, a été remise une œuvre absente qu’il doit rendre présente. L’écrivain est un poseur d’énigmes. » (Maria Efstathiadi, à propos de Dimitris Dimitriadis, en cours de publication).

« Quand on est empêché de vivre, de penser et d’agir, que peut-on alors ?» questionne Frank Smith dans un article inédit encore (Fragments pour une Politique de l’impossible, à paraître dans la revue Lignes). « Quand il est difficile de réagir à une situation qui apparaît dans sa violente nudité, quand prendre conscience de soi, quand se construire une identité subjective et renouer un rapport pratique au monde dont on est exclu, quand prendre la parole et agir en son nom propre font défaut, que peut-on encore ? Face à toutes sortes d’impossibilités, croissantes et dévastatrices, que peut-on encore vouloir ? »

On peut écrire et dire. La poésie résiste, n’est-ce pas ?

Mon inspiration pour ce texte : « Traces of War », une conférence à King’s College samedi 1er octobre, autour des artistes Shaun Gladwell, Baptist Coelho et Jananne Al-Ani ; et l’exposition éponyme  ainsi que les commentaires de Pablo de Orellana et de Kit Messham-Muir.

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