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« La Puissance D’être Soi » (merci Dina Sahynoui)

mai 29, 2017

Paru le 8 mars 2017 (la Journée internationale des droits de la femme) aux éditions Odile Jacob en hommage aux femmes en général et particulièrement aux autonormées, Femmes hors normes est un essai plurivoque à portée philosophique où l’humanisme est un féminisme (ibid., chapitre 3, p. 48) et le féminisme est une résistance aux normes qui comprend entre autres la norme d’être femme féministe (comme nous le démontre l’essayiste). Cet ouvrage s’inscrit ainsi dans la tradition philosophique de la pensée d’Étienne de La Boétie exposée dans son Discours de la servitude volontaire qui apprend à l’humain de se réapproprier sa liberté en cessant de se soumettre volontairement à autrui. Ici, l’essayiste nous recommande d’oser dire « Non » à l’instar d’une Antigone et d’arrêter d’obéir non pas aux lois justes mais aux normes, préjugés, us et coutumes. Barbara Polla s’inspire dans ce livre des philosophes comme Socrate, Spinoza, Hannah Arendt (et bien d’autres) pour nous expliquer que même si l’on est assujetti à plusieurs sortes de déterminismes, on peut toutefois agir pour s’en libérer. Au lieu de subir la vieillesse qui est un déterminisme puissant dans la vie d’une femme, Barbara Polla transforme cette période cruciale de la vie en une redécouverte de soi tout en assumant pleinement et en célébrant dans le chapitre « L’âge d’or » les vertus de vieillir comme son modèle Colette.

L’ouvrage est pensé, organisé et rédigé en essai de philosophie pratique qui se base sur les idées de plusieurs philosophes tels Socrate, Spinoza, Hannah Arendt, Luce Irigaray, Amin Maalouf, Michel Foucault, Deleuze, Cynthia Fleury… mais aussi des vies de femmes et d’artistes connues, méconnues et inconnues. L’essai prêche une éthique simple à suivre pour accéder à ce que l’on considère comme une expression du concept de l’Agency et que j’appelle « la puissance d’être soi et d’y persister » pour parvenir au vrai amour ou « la joie d’exister » dont parle Barbara Polla dans l’« Uncanny energy ». Cela consiste en l’adoption du mode de l’« autonormie », autrement dit, en se délestant de toutes les normes imposées à soi par la majorité (ou par un autrui) pour épouser celles qui s’offrent à soi au gré des jours (ou qui correspondent au dévoilement de soi et qui contribuent à son épanouissement).

Cet essai, publié sans introduction ni conclusion, retrace en seize chapitres avec l’« Interlude. Alexandra David-Néel » dûment enrichis de citations et de références poétiques, les voies d’émancipation singulières que prennent les personnes autonormées (ici, ce sont des vies de femmes qui y sont relatées) pour exprimer l’étendu époustouflant des contrées de la liberté qui s’offrent aux femmes pour être elles-mêmes et d’exercer leur potentialité créative afin d’accéder à la bonne vie.

Dans cet objectif, réussir sa vie devient un acte de liberté ultime car en subissant les normes dictées par les autres sans les interroger ni les choisir que par défaut voire par peur d’être rejeté, on erre dans un vaste océan de leurres ou dans la caverne de Platon au lieu de risquer de s’aventurer à l’extérieur. Se connaître – voire appréhender sa vérité multiple – exige une quête quotidienne et inclassable de la liberté. Or, cette liberté culmine dans le courage d’être dans un processus réitéré de déconstruction des normes collectives imposées et de construction des normes individuelles consciemment choisies pour faire éclore l’« individuation » dans nos sociétés rendues impuissantes et paralysées par une normativité anesthésiante soutirant surtout aux femmes le droit d’être libre, d’être elles-mêmes. Ainsi, réussir sa vie se mesure par la capacité d’être soi-même au lieu de se laisser bercer d’illusions sur une normalité imaginaire.

Pour y parvenir, l’essayiste expose dans son ouvrage plusieurs concepts parmi lesquels figurent l’autonormie et l’Uncanny energy pour transcrire dans le réel la puissance d’agir spinoziste en un acte de liberté, c’est-à-dire une puissance d’être soi par l’intermédiaire de l’énergie de la joie d’exister que procurent la connaissance de soi et chacune de son expression (ou de sa concrétisation réelle).

Ainsi, Barbara Polla commence par suivre l’enseignement de Jacques Derrida (sans le citer) pour déconstruire les normes et installer au fil des chapitres sa conception de l’autonormie en donnant des exemples réels de vies de femmes hors normes. Elle fait appel à certains épisodes de sa vie pour démontrer l’écart entre une vie normée et une vie autonormée. La pensée des féministes anarchiques lui permet entre autres, de définir le concept autornormie comme le fait de découvrir peu à peu ce qui nous détermine, le déconstruire puis reconstruire des normes sur mesure qui conviennent à notre manière d’être au monde ou qui y contribuent. Ce travail incessant et continuel fait advenir le soi sans nier les lois nécessaires au bon fonctionnement de la cité ni se contenter de suivre mimétiquement les autres par souci de leur plaire. En outre, être hors normes d’après l’essayiste ne revoie pas foncièrement au désordre mais à une quête initiatique de reconfiguration des normes en version personnalisée, réappropriée, réinventée voire imaginée…

 (…)

La puissance d’être soi est une joie d’exister

Chez Barbara Polla, la puissance d’être soi est en effet une joie d’exister qui se révèle dans l’« amour » du prochain lointain, différent de soi. Cet amour est retrouvé dans la solitude pour cheminer vers l’autre, dans la capacité d’apprendre à souffrir et à mourir « seul/seule ». C’est aussi le parcours extraordinaire d’Alda Merini, de Virgina Woolf, d’Olympe de Gouges, de Sappho, de Jocelyne Saab, des vierges albanaises et de plusieurs femmes de la famille de Barbara Polla (sa mère, Ada l’aînée de ses filles, elle-même).

Chez l’essayiste, l’amour n’est pas la possession de l’autre mais la joie de son existence et cette joie appelle la vie même après la mort. Barbara Polla s’insurge également contre les préjugés et les discours traditionnels voire folkloriques sur les femmes, la beauté, la vieillesse, le handicap, l’immigration, la mort, mais elle fait l’éloge du corps féminin dans tous ses âges et tous ses plaisirs. Cet essai optimiste célèbre la puissance d’agir des femmes à travers les siècles qui se traduit dans leur puissance d’être elles-mêmes envers et contre tout.

Lire l’intégralité de l’article de Dina Sahyouni, « La puissance d’être soi ou Femmes hors normes de Barbara Polla, éditions Odile Jacob, 2017 », Le Pan poétique des muses|Revue féministe, internationale & multilingue de poésie entre théories & pratiques : N°6|Printemps 2017 « Penser la maladie et la vieillesse en poésie » sous la direction de Françoise Urban-Menninger, mis en ligne le 27 mai 2017.


Pour accéder au pdf de l’entretien sur L’ILLUSTRÉ, cliquer ici.

Et pour lire l’article de Christilla Pellé-Douel à propos de Femmes Hors Normes sur Psychologies Magazine, cliquer ici.

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