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Dark + Dangerous Thoughts

juin 12, 2018

Leigh Carmichael, le charismatique directeur créatif de DARK MOFO, a inclus cette année dans son Festival deux journées de conférences, sous le titre « Dark + Dangerous Thoughts ». Un oxymoron assumé dès la conception de ces journées, puisque leur essence même, dans la droite ligne de la pensée d’Hannah Arendt, aura été d’opposer la pensée à la violence. Selon la philosophe, seul le fait de « penser le mal » peut nous permettre de nous en écarter, car « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »

L’orateur le plus fascinant de ces journées n’a pas pu être physiquement présent en Tasmanie, l’Australie ne lui ayant pas accordé son visa à temps, ce qui a soulevé de remarquables polémiques. Mais la présence rayonnante de Muhammad Manwar Ali, sa parole, son message, ont néanmoins illuminé l’Odéon de Hobart, grâce aux merveilles des technologies de la communication. Ancien Djihadiste revenu sur ses pas, désormais pacifiste, activiste engagé dans la prévention du terrorisme, il a développé un argumentaire imparable sur les différences entre la foi et la religion, entre préserver la vie et infliger la mort, et sur le rôle de ce qu’il appelle « la conversation » : l’écoute et l’échange qui sont probablement seuls à pouvoir infléchir la tentation radicale et le devenir terroriste. Muhammad Manwar Ali nous parle de l’importance du « travail sur soi » : probablement le plus essentiel de tous les travaux de l’être humain.

La Tasmanie est le seul pays que je connaisse où à chaque prise de parole publique, l’orateur commence par remercier les ancêtres à qui appartenait cette terre, des ancêtres pour la plupart exécutés, instrumentalisés (instrumentalisées, les femmes surtout), et pour ceux qui restèrent, dépossédés. Reconnaissance à la terre, son passé, son présent et son futur. Une controverse intéressante a opposé Vickie Roach, qui fit partie des « Stolen Generations » et de la plus sombre histoire des indigènes de Tasmanie, à Jacinta Nampuinpa Price, de double origine Warlpiri et celte, conseillère municipale à Alice Springs. La controverse ? Price cherche des solutions aux problèmes (pauvreté, alcoolisme, violence) des indigènes de Tasmanie au sein de leurs propres communautés, refusant de rejeter toutes les responsabilité sur les colons du passé, une position très critiquée par les « anciens ». La violence des attaques contre Price est réminiscente de ce que la politique peut générer de pire : je pense à une image où on la voit souriante, avec cette mention : combien de bites blanches cette bouche a-t-elle sucé ?

Mes respects, Madame Price, pour vos engagements.

L’expérience de Vicki Roach de la prison (elle a été condamnée à 125 reprises…) donne une force implacable à son affirmation : « En prison, votre corps ne vous appartient plus ». Une affirmation foucaldienne – que tant de détenus s’approprient en plein –, une affirmation qui explique la volonté farouche de réappropriation du corps, jusqu’aux pratiques d’automutilation. Une pratique mise en lumière par les œuvres de l’exposition parallèle « A JOURNEY TO FREEDOM », notamment les photographies de Ricky Maynard, d’indigènes tasmaniens, sa propre communauté, en prison, et les vidéos de Jhafis Quintero, artiste panaméen, ancien détenu, qui le mettent en scène lui-même dans la série Ten years in Jail.

Controverse encore, entre Hawk Newsome, le non moins charismatique leader de BLACK LIVES MATTER, et (le pas du tout charismatique) Geoffrey Miller, docteur en psychologie de l’Université de Stanford, qui s’est vu critiquer vertement pour ses positions de « blanc privilégié » semblant ignorer la réalité des effets de la couleur de la peau sur la vie des humains aux Etats-Unis d’Amérique depuis l’avènement de l’actuel président.

Lors d’une autre conversation réunissant, au cours de ces deux journées d’exception, l’ancienne tigre tamoul Niromi de Soyza, Muhammad Manwar Ali encore, et le soldat australien Mark Donaldson, médaillé pour sa bravoure et son humanité, de Soyza, à la question finale qui leur fut posée à tous les trois : « Y a-t-il une guerre juste ? » ne résista pas à la tentation de répondre : « The outcome of any war never tells us who was right. It just tells us who is left. »

Merci à Leigh Carmichael, l’homme qui aime la Tasmanie au point d’affirmer que malgré toutes les sollicitations qu’il reçoit du monde il ne quittera jamais son île du bout du monde, pour avoir su créer une telle plateforme. Inoubliable.

There is definitively no such thing as a dangerous thought.
Hannah Arendt again.

 

 

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