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C’est encore la nuit. mounir fatmi.

juillet 4, 2018

C’est encore la nuit : une installation, des photographies, un livre de mounir fatmi. Auxquels il m’a associée — merci mounir. Et qu’aujourd’hui je présente en paroles au Château de Penthes et en images au Tasmanian Museum and Art Gallery. Pour se procurer le livre C’est encore la nuit, c’est ici

«  L’installation C’est encore la nuit, écrit mounir fatmi, se tient dans la légendaire prison de Kara à Meknès. C’est une vaste geôle souterraine, labyrinthique, construit au dix huitième siècle à la demande du sultan Moulay Ismail.
De nos jours, les couloirs de l’ancienne prison servent de lieux de rendez-vous clandestins pour les amoureux qui gravent sur les murs leurs déclarations enflammées. L’installation fait dialoguer architecture et poésie, lieu de mémoire inamovible quasiment éternel et parole éphémère et poétique porteuse de désirs. Elle donne à lire une forme de revanche historique : celle du poète, des amoureux et du désir sur l’histoire, la politique, l’architecture et leurs pouvoirs d’enfermement. L’oeuvre propose d’aller à la rencontre du monde, des autres et de soi-même à partir de sources d’inspiration mêlant philosophie et poésie, rigueur intellectuelle et sensibilité. »

Kara mon amour

Pourquoi certains veulent-ils la prison et d’autres, la liberté ?

Contrôler et punir – d’où nous vient cette compulsion ?

Comment pourrions nous remonter le temps et défaire les nœuds les entraves les menottes les cordes qui encerclent les chevilles les poignets les cous les âmes et les corps de certains d’entre nous ? Comment partager le goût de la liberté ?

Comment l’Étranger de Camus – cet étranger que nous sommes tous – est-il passé de l’indifférence à la différence ?

Pourquoi, mounir, comment es-tu devenu artiste ?
Tu photographiais des câbles sur la terrasse du toit de ta maison à Casablanca… ces câbles, comme des chaines, comme des liens
Comment le goût de défendre, de promouvoir la liberté au risque de la perdre, pourquoi ?

Pourquoi la prison ?

Enfermer dans une maison dans une cellule dans un utérus symbolique qui n’accouchera jamais des corps dont la mère sociétale ne veut pas, ne veut plus, qu’elle expulse et qu’elle éjecte du corps social

Oui la peine est expulsive

L’expulsion est à vrai dire la caractéristique de tout type de punition
Du talion à l’exil
De la déportation à la prison
L’expulsion vers un autre dedans

L’expulsion de l’utérus ? La mort promise en même temps que la vie « donnée »
Expulser pour enfermer
Ne pas voir ne plus voir reléguer
L’Ennemi public, celui en nous que l’on ne veut pas voir, celui que l’on désigne.
Avant surveiller et punir : désigner.
Et après la désignation, la mort. Mort désignée, mort privée, mort partagée, mort infligée. Exécution.

Mais qui est-il vraiment, l’ennemi public ?
celui que l’on veut oublier ?
Comment est-il déclaré « ennemi public » ?
qui incarne cet ennemi-là ?
qui procède à la désignation ?
avec quelle légitimité ?
qui décide de l’exécution ?

Le crime pour lequel on condamne est un autre que celui qui est commis
On condamne un autre crime commis par tous

Et la poésie là-dedans ?
Seulement là-dedans ?
Qu’est-ce que la poésie ? questionne Frank Smith.
Une opération langagière dans le langage, dit-il.
Une opération sanglante de la langue, dit mounir fatmi. Sa langue saigne. « Ma langue est une hémorragie, je saigne chaque fois que je parle ».

Elle sert à quoi la poésie ici, dans la prison – elle nous dit quoi, mounir ?
est-elle la vie que l’on ne peut pas vivre ?
est-elle le désir nu, en l’absence de l’objet ?
est-elle le rythme sans fin, le cœur qui bat, le cœur du monde ?
est-elle la pierre ?
La langue que l’on ne sait pas, ne connaît pas, ne comprend pas ?

qu’est-ce qu’elle fait là, mounir, la poésie ?
l’élixir de la douleur par notre bouche qui chie qui crache et qui vomit
les délices de la douceur
l’abominable douceur
notre bouche qui ferme
notre bouche empêchée
fermée cousue empêchée
le sang à l’intérieur

fatmi ne parle pas des prisons de France
il ne parle pas des Baumettes ni de Fleury-Mérogis, il ne parle pas de Meaux-Chauconin-Neufmontiers ni de Remire-Montjoly, il ne parle pas de Varces Grenoble, il ne parle pas de Fresnes ni de Nanterre, il ne parle pas de Roanne ni de Villefranche sur Saône ou de Saint-Quentin-Fallavier, il ne parle pas de Seysses ni de Villeneuve-lès-Maguelone, non

et sa poésie parle l’arabe
il parle de Kara
Kara est au Maghreb
il parle d’une prison de chez lui
d’une prison qui n’existe pas une prison qui n’existe plus
une prison devenue champ d’amour, chant d’amour
il parle des prisons du monde
il ne parle pas des emprisonnés des prisonniers des condamnés il parle de nous tous
je suis Kara
mounir alors nous montre les possibles
la résilience l’herbe entre les pavés
les plantes ayant racine dans l’œil
mounir déplace les choses

Ta liberté mounir les oculus
la liberté du regard, l’oculus, l’œil par lequel tu regardes
l’œil de l’artiste qui voit et désigne autre chose, autrement
ce que d’autres ne voient pas
l’inverse du panoptique

au creux des oculus l’œil, l’œil, mounir, qui regarde
qui regarde le monde
qui regarde vers l’intérieur
qui regarde dedans
et l’œil, l’œil de l’artiste, il voit quoi dedans ?

Il voit le corps
dedans la caverne
iIs regardaient dehors
mais ils ne voyaient rien
Et au fond de la caverne « le tragique, cette masse noire qui constitue l’élément capital et la condition indispensable pour toute création  humaine, l’obscurité : les tréfonds de l’humain »

L’oculus l’œil par lequel tout entre et rien ne sort
entre l’ombre et la lumière
entre l’air que l’on respire
le monde entre par nos yeux
les yeux du corps lorsque les yeux sont clos

le sang sort de notre bouche de notre con
il sort le monde par notre bouche qui dit qui crie qui dit
la poésie

De dedans la caverne
ils voyaient un cercle lumineux
lointain et pâle
l’ombre de la lumière
et les ombres du monde
ce que l’on voit dedans
en regardant vers l’intérieur
on voit le monde
on nous voit tous
enchaînés

à l’intérieur de notre peau
notre peau
ta peau mounir que tu auras marquée transpercée
et qui t’enveloppe pour toujours
et la peau des enfants la peau de tes enfants
la couleur de la peau cette prison de couleur de sombreur
La peau de John Howard Griffin
qui voulut quitter cette prison de la peau

la peau qui reflète la lumière, au fond de Kara, la lumière des oculus
la peau de ceux qui s’aiment
qui viennent cacher leur amour leur désir leur sexe
dans Kara abandonnée Kara mon amour
Kara mon amour, sombre amour
Kara peep show
surveiller et aimer
et punir et aimer
Pourquoi l’amour aime-t-il à se cacher ?
Et le sexe
Pourquoi la peur du sexe ?
aimer infliger humilier blesser empêcher entraver contrôler
jouir
tous les crimes sont humains, tous les crimes sont d’humains, tous les crimes sont en nous
construire les prisons : c’est nous
enfermer le sexe : c’est nous
tagger les murs de cœurs : c’est nous
Jean Genet c’est nous
Chant d’amour
Chadia et Meryem, louve

Heureux les créateurs, car ils détiennent les clés de leur prison.
L’espace inviolable de la performance. Le théâtre.
Kara est un théâtre
Un théâtre d’ombres
La dimension impérative
Tu créeras !
Ou la mort.
Car la discipline artistique et la discipline criminelle
Sont jumelles

Pourquoi la prison ?
Parce qu’elle est là, en nous ?
Parce que notre vie même est un espace confiné entre conception et disparition ?
Parce que nous aimons follement dissimuler et regarder, dévoiler et frissonner ?
Parce que nous jouissons d’entraver ?
Parce que nos chaines, peut-être…
Et aujourd’hui, en ce moment même : nos chaînes à nous tous, chaînes invisibles mais bien ressenties, non palpables mais profondes et profondément éprouvées, indéracinables et indéracinablement douloureuses, congénitales peut-être, plus ou moins inconscientes mais sûrement inépuisables, ces puissances maîtresses de notre vie et ces cibles de toutes nos offensives, ce sont elles qui nous incitent à nous battre contre les limites intérieures et extérieures, à essayer d’aller au-delà, vers l’inconnu et vers une nouvelle connaissance, en nous efforçant d’aborder l’inabordable et transcrire le non encore transcrit, de concevoir l’inconcevable et l’inimaginable et les rendre visibles, audibles, lisibles, de passer de l’esprit à la matière et non l’inverse, passer de l’abstrait au concret, de l’inapparent à la parution, pour donner vie au monstrueux, ce monstrueux qui est l’humain, les tréfonds de l’humain…

Pourquoi la liberté, alors ?
Pour la joie, pour la vie, pour le sublime que contiennent les tréfonds humains
Pour la différence de l’étranger
Pour l’art et le partage
Pour la poésie…

Pour la mémoire, aussi.
Pour nous retrouver dans les oculus de Kara
et nous mirer dans les miroirs du monde.

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Texte écrit en juin 2017 par Barbara Polla, pour mounir fatmi
Extraits.

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