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Danse avec les morts

novembre 20, 2018

mounir fatmi, dans NADA, Danse avec les morts, se confronte à l’horreur de la guerre — et à Goya. Et ce défi est complètement réussi : si Goya a fait des tableau sublimes des horreurs de la guerre, fatmi nous propose une vidéo non moins sublime, qui superpose des chef d’oeuvre de Goya à des images trouvées de la deuxième guerre mondiale, des femmes, des taureaux, Ferré. Sans aucun spectacularisme, mais en toute vérité — et en toute beauté. Je suis là, à LOOP, je présente NADA. Les gens entrent dans la chambre, s’asseyent et regardent, en silence, silence… pendant dix sept minutes. Merci mounir fatmi de ce travail qui dévora tes nuits pendant deux ans ou plus. Une oeuvre d’art à laquelle tu as tout donné, même ta voix. Merci.

Nada donc. Rien. Un cadavre le dit, il est revenu pour nous le dire, il est revenu pour cela. Il n’y a rien. Après la mort, il n’y a que la mort. Aucun jugement pour sanctionner notre existence. Il n’y a rien que nous, les hommes.

NADA vraiment ? mounir fatmi serait-il nihiliste ? Bien au contraire. Inspiré des Désastres de la Guerre de Goya et en particulier de Nada (estampe 69) qui donne le titre au film et suggère donc qu’il n’y a rien – rien après la mort, s’entend – Nada (le film de mounir fatmi, 2015-2016) est tout sauf nihiliste. Il magnifie l’être bien plus que le rien. Rien après la mort ? Tout de notre vivant. mounir fatmi est en réalité un existentialiste. Il nous montre la vie et la mort ensemble, dans une sorte de délectation nietzschéenne, mais sans aucun nihilisme : l’artiste se plaît à prendre toutes les images, là où elles se cachent et là où elles se montrent, dans les musées comme dans les archives, dans les films des autres et dans sa propre banque d’images intracérébrale, images trouvées de guerre, notamment de la Deuxième Guerre Mondiale, chefs d’œuvres de Goya, taureaux dans l’arène, sexe de femme – une photo anonyme achetée au marché aux puces à Paris –, manuscrits qui se perdent dans le vent et les flammes… Toutes ces images, fatmi les emboîte, les superpose, les mélange, les fait apparaître, disparaître, réapparaître sous nos yeux tel un prestidigitateur du montage. NADA ? Todo. La mort, la violence, le sexe et la beauté des femmes. Certains diraient même : demasiado.

Toute l’œuvre de fatmi est dans cette même logique : demasiado. Artiste formidablement prolifique : NADA est sa 50ème vidéo. Qui plus est, les vidéos de fatmi sont réalisées en parallèle à une cinquantaine d’installation, à des photographies, des livres, des dessins, des sculptures, des peintures, des objets… mounir crée, nuit et jour, invente, brasse, crée, imagine, produit, crée, filme, se souvient, crée… tout sauf NADA.

Nada : rien après la mort, donc – sauf les traces de ce que nous aurons fait sur terre. Alors, dansons avec les morts ! C’est le sous-titre de NADA et mounir fatmi tient cette promesse : il nous fait bel et bien danser avec les morts. En musique. Le son est, comme toujours dans les œuvres de fatmi, organique. Comme la respiration. Comme sa propre respiration qu’il donna à Salman Rushdie dans son film Sleep (mounir fatmi, 2005-2012) dédié au poète des Versets Sataniques. Comme la respiration de Goya – on croit, dans NADA, entendre les œuvres respirer – à moins que ce ne soit le peintre. Ou la respiration de fatmi encore, haletante, difficile, empêchée, stridente. Ou celle des chiens, que l’on entend aboyer aussi, dans le film de fatmi. Un aboiement qui évoque celui que l’on entend malgré soi en lisant l’histoire du chien Scoppiato dans le Requiem des innocents de Louis Calaferte : l’histoire du meurtre du chien. « Ils sont forcés d’entendre ma honte et de participer à cette chose innommable qu’est le meurtre d’un chien. » Et le meurtre des humains. Des soldats. Des réfugiés.

mounir fatmi regarde à la loupe les misères du monde. On ne les regarde jamais d’assez près, n’est-ce pas. Lui regarde à la loupe, dans nombre de ses films, de ses dessins, pour comprendre l’anomalie, la mort, la maladie, mais aussi la beauté, celle de l’art d’autrefois, qu’il s’agisse de Fra Angelico dans La Jambe noire de l’Ange (mounir fatmi, 2011) ou, comme ici, des horreurs que révèle Goya. La maja desnuda est nue, elle est bonne et on la regarde à la loupe, elle aussi. Quand fatmi passe du corps humain au corps urbain, comme dans Archisickness (mounir fatmi, 2011), la loupe est même remplacée par le microscope. Il s’agit bien de regarder, de voir et de montrer les images – toutes les images. Montrer ce que l’on ne peut pas voir : un rôle que fatmi se veut d’assumer.

Et pendant ce temps, des manuscrits flambent dans le vent, évoquant L’Homme sans Cheval (une autre vidéo de fatmi sous-tendue par sa terreur de la disparition des écrits) ; les chiens aboient et Léo Ferré écrit Des Armes, un texte rédigé dans l’immédiat après Mai 68, une chanson que lui-même n’a jamais mise en musique. Ecoutez, on l’entend à la radio… la main si fine de fatmi tourne les boutons, module le volume, met un début et une fin à l’histoire. History is not mine (mounir fatmi, 2013). La radio, les enregistrements, les bandes, la mémoire, récurrents chez fatmi. Et sa voix, la voix de l’artiste lui-même, qui lit le texte de Ferré. Avec tant de douceur…

Et la main et le sexe. Le corps, le sexe de la femme, que mounir montre rarement, mais alors avec la plus grande sensualité – comme dans Les Ciseaux (mounir fatmi, 2003) ou dans Something is possible (mounir fatmi, 2006) –– est montré ici crûment. L’antidote à la mort ne saurait être que cru. « La photographie de la femme qui montre sa vulve, explique mounir fatmi, est une photo d’anonyme que j’ai dans mes archives. En période de guerre le corps de la femme est martyrisé et les femmes sont forcées à vendre leur corps. Dans le roman de Malaparte, La Peau, il y a l’histoire de la Vierge de Naples, la seule jeune fille encore vierge dont le père montre la vulve comme un miracle moyennant un peu d’argent. La période de NADA, pour moi, c’était aussi la période de l’assassinat de ma chère amie Leila Alaoui, par des fanatiques d’une nouvelle guerre contre les femmes. Les hommes resteront toujours violents, fascinés, émerveillés devant les vulves des femmes. Vulves de femmes et hommes soldats, de l’origine du monde à la violence et la guerre. »

Styles multiformes que ceux de fatmi, comme ceux de Goya, ce « génie hanté » si bien décrit par Michel de Castillo. Goya dont la multiplicité n’est pas sans inspirer celle de fatmi : des Désastres de la guerre à La maja desnuda, la vie et la mort.

Des armes, des chouettes, des brillantes
Des qu’il faut nettoyer souvent pour le plaisir

Et qu’il faut caresser comme pour le plaisir 
L’autre, celui qui fait rêver les communiantes
Des armes bleues comme la terre 
Des qu’il faut se garder au chaud au fond de l’âme
Dans les yeux, dans le cœur, dans les bras d’une femme

Qu’on garde au fond de soi comme on garde un mystère

Des armes au secret des jours

Sous l’herbe, dans le ciel et puis dans l’écriture 
des qui vous font rêver très tard dans les lectures 
et qui mettent la poésie dans les discours 
des armes, des armes, des armes
Et des poètes de service à la gâchette 
Pour mettre le feu aux dernières cigarettes
Au bout d’un vers français… brillant comme une larme 
des armes, des armes… des armes…

Vous pouvez voir aussi NADA à Genève, dans le cadre de l’exposition exceptionnelle, collaboration antre Analix Forever et la galerie Art Bärtschi & Cie, « This is my body » : 50 vidéos de fatmi sur 50 écrans dans l’espace unique du LOFT, à la route des Jeunes ( pour RV barbara.s.polla(at)gmail.com )

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