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Coronavirus, les uns et les autres

mars 23, 2020

Est-ce qu’un jour la nature, pour corriger les injustices humaines, inventera un virus qui par quelque mécanisme encore à découvrir, épargnera les migrants et les sans-abris, ceux auxquels on ne peut dire, sauf en Absurdie, « restez chez vous, dans votre maison, pour vous protéger et protéger les autres » ? Est-ce qu’un jour les malheurs humains cesseront de s’accumuler sur ceux qui sont le plus en difficulté – je pense à ceux par exemple qui en ce moment-même vivent les horreurs de la guerre, auxquelles parfois nous comparons notre confinement ?

Je suis confinée, dans des conditions idéales. Mes filles, tyranniques, m’interdisent de sortir ou de recevoir quiconque et, pour une fois, j’obéis. Elles me ravitaillent et me laissent travailler en paix. Je vois le ciel bleu par la fenêtre, j’ai des recherches et des travaux passionnants qui n’attendent que mon entière disponibilité, je suis seule dans un espace adéquat, je m’entends bien avec moi-même et personne ne m’insupporte. Je ne crois pas vraiment à l’efficacité des mesures de confinement mais je les applique scrupuleusement. D’autant que la Suisse est le pays du bon sens et du réalisme. Confinement oui, mais basé sur la responsabilité citoyenne. Imparfait ? certes. Mais l’imperfection de la responsabilité individuelle est toujours préférable à l’imperfection de l’autoritarisme et de la police réunis.

Le système de santé suisse est en place. Les hôpitaux, les soignants, les respirateurs, les militaires mêmes et leurs équipements. Ma fille chirurgienne dans un hôpital cantonal me le confirme. Nul ne souhaite vivre l’hécatombe italienne ni les choix douloureux du Grand Est. L’avenir nous dira si un système de santé performant peut prévenir ces extrêmes. Qu’en sera-t-il aux États-Unis, pour ceux notamment qui n’ont pas de couverture sociale pour leur santé ? Combien sont-ils, en réalité ?

Le coronavirus ne fait pas exception à la règle qui argue qu’il vaut mieux être jeune, riche, beau et en bonne santé (et femme, pour une fois), que vieux, pauvre, isolé et malade. Il ne fait que souligner l’imparable réalité : si l’on a quelques moyens, de l’espace, un psychisme solide, on va résister facilement. Si l’on vit à cinq dans un appartement de 40 m2 mal insonorisé, sans espace de nature, qu’on a une santé fragile, un diabète, plus de 70 ans, aucune économie ni soutien, c’est plus compliqué. Un euphémisme.

Les questions fondamentales que nous pose le coronavirus ne sont donc pas tant de savoir si le confinement est préférable au dépistage ou inversement, si la chloroquine est, ou non, le médicament miracle, ni quel gouvernement va le mieux protéger son économie, non, cela ce sont des questions d’experts, auxquelles le temps nous apportera probablement les meilleures réponses. Les deux questions fondamentales sont celle de la mort, et celle de l’inégalité.

En France, en temps normal (référence 2018), 12.000 personnes meurent par semaine. Pas du coronavirus, non. Elles meurent de la mort. Parce que la mort est là, compagnon fidèle de nos vies. En tant que médecin, je le sais, je l’ai beaucoup fréquentée, coprésence constante de nos efforts de vie. Aujourd’hui, avec mes 69 ans, il ne passe pas un jour que je ne pense à elle. Et que je remercie je ne sais qui pour être dans la vie, cette vie que j’aime tant. Il serait bon que nous pensions davantage à la mort, pas seulement pour nous révolter quand elle frappe l’un des nôtres, mais pour ne pas oublier que chaque vie, chaque jour de vie de plus, chaque être en vie en plus, est une merveille. Le prise de conscience profonde de la fragilité de notre condition humaine nous aiderait je pense à entamer le chemin vers une meilleure appréciation de la vulnérabilité extrême de nous tous – mais de certains plus que d’autres.

Car si nous allons tous mourir, en attendant, l’inégalité devant les difficultés et les beautés de la vie est immense, et c’est cela surtout que le coronavirus nous dit. Ah, c’est bien ennuyeux, n’est-ce pas, d’être confrontés encore à cette même réalité que le coronavirus souligne. Alors nous préférons écouter les batailles d’experts, les critiques inter- et intragouvernementales, abondamment relayées par les media. Cela ne nous concerne pas directement. Ou rêver à l’après : le coronavirus va changer le monde et introduire une économie humaniste, écoresponsable et équitable. Le chemin vers la réalisation de ce genre de rêves est pavé d’une foultitude de minuscules cailloux nommés, entre autres, travail, concentration, modestie, discipline, créativité, réalisme, responsabilité – et amour.

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