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Longtemps, la maladie n’a pas eu de nom

mars 27, 2020

Longtemps, la maladie n’a pas eu de nom. Au début, elle était confinée à Skid Row. On voyait parfois des boiteux, d’abord quelques-uns, puis de plus en plus nombreux. Mais aujourd’hui, elle s’étend de plus en plus, dans tout le sud de Los Angeles, elle est omniprésente dans les quartiers de Crompton et de Watts. La pacification des rues par l’isolement définitif a échoué. Tout le monde le sait, mais personne n’en parle. Elle gagne chaque jour du terrain, la perte de substance est presque immédiate. Les orteils d’abord, puis la plante du pied, le talon, l’astragale… les boiteux ne peuvent même plus marcher. Il semble bien que cet étrange syndrome n’atteigne pas les femmes. Il se propagerait par transmission sexuelle – de quelque sexe qu’il s’agisse – mais aussi par tout autre contact muqueux.

Sous la jetée de Santa Monica, qui sépare les deux côtés de la plage, entre Pacific Park et l’Ash Grove Night Club, entre les immenses pieux noirs et gluants qui soutiennent la jetée, des êtres inquiétants s’incrustent dans le sable, dans l’humidité à peine éclairée par quelques taches de lumière qui percent la jetée. Ils ont tous leurs pieds amputés. La maladie ne semble toucher que les hommes de couleur. Mais ce n’est pas certain. N’embrassez pas un homme qui boite, ne buvez pas dans son verre, ne cherchez pas à regarder derrière le rideau de chair. On raconte que la jetée de Santa Monica est devenu un laboratoire expérimental, comme Skid Row. On parle de la radioactivité, du tremblement de terre, de la comète, des hispaniques. Mais personne ne parle des animaux.

Et pourtant, certaines souris – ou peut-être des rats – transgéniques probablement – nous grignotent la plante des pieds lorsque nous n’y prêtons pas garde, ils sont sous nos lits, sous les tapis des hôtels, sous la terre, partout. Sur la plage, de l’autre côté. Mais on n’en parle pas. Il faudrait probablement les disséquer soigneusement, et rechercher le micro-organisme élusif qui semble causer la maladie – car au mieux de nos connaissances, les maladies transmissibles le sont par l’intermédiaire du vivant, par l’intermédiaire d’un autre vivant. Et d’ailleurs, souris et femmes, nous partageons le même organe voméronasal, subtil organe de l’olfaction, élicitant un éventail de comportements innés, stéréotypés, reproducteurs, sociaux… peut-être ce que je perçois, lorsque je marche au-dessus des bouches d’égout ?

Tous les jours désormais, les radios locales en appellent à de nouvelles vocations féminines. L’UCLA a d’ailleurs ouvert une nouvelle chaire, prétendument d’anatomie comparée et réparatrice des membres inférieurs, exclusivement réservée aux femmes. Et l’on peut lire parfois d’étranges annonces dans le Los Angeles Times, appelant en particulier les habitants hispaniques de Crompton et de Watts à remettre tout rongeur suspect aux autorités aéroportuaires qui sont désormais elles aussi exclusivement féminines. Et seules les femmes cherchent la cause et les traitements, en silence, jour et nuit, dans les cliniques discrètes, de plus en plus nombreuses, le long de Sepulveda Boulevard. Il ne faut pas prendre de risque. Et l’on raconte que dans certaines cliniques, les plafonds des salles de soins sont en verre, pour que les visiteurs proches puissent assister aux recherches. Eyes do more then see. On raconte aussi que pour arrêter la gangrène, il faut suspendre les malades de façon à ce que leurs membres inférieurs ne touchent rien, jamais… mais ce ne sont probablement que des choses que l’on raconte. Sous le manteau seulement, car publiquement, on n’en parle pas. Les satellites se taisent, les relais habituels sont muets, même la toile est imperméables aux informations, et l’Europe lointaine encore plongée dans l’obscurité et dans l’ignorance. Aucun vol n’a été annulé, les navires spatiaux et maritimes poursuivent leurs routes, les rongeurs dansent dans les cales et la bleure avance, tout doucement.

Extrait de Etreinte, Barbara Polla, Editions de l’Aire, 2003.

Confiné

One Comment leave one →
  1. Gene Sherman permalink
    avril 1, 2020 00:46

    Chère Barbara ,un petit mot pour te dire que ton blog du mars 23 m’a beaucoup ému .

    Brava d’avoir exprimé avec une compétence admirable et une élégance incomparable ce qui est tellement important – voire ceux d’entre nous qui sont’ jeunes , riches et en bonne santé’ ont des avantages de plus en plus croissants dans le contexte globale que nous vivons tous maintenant.

    Your thinking meshes so closely with mine Sending heaps of love to you and yours , xx Gene

    Sent from my iPhone

    >

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