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Conversations #3 by Leonardo

mai 8, 2020

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Avec Barbara Polla, médecin, commissaire
d’exposition, politicienne et poétesse …
en confinement !

« Le corps urbain m’intéresse comme un prolongement du corps humain ».

 
Exercer avec talent le métier de médecin, galeriste, commissaire d’exposition, politicienne et poétesse est-ce bien raisonnable ? « Impossible » dira-t-on en toute sincérité, sauf si l’on aime follement comme le recommandait Breton dans L’Amour Fou, parce que c’est bien l’amour qui semble conduire Barbara Polla dans tous les métiers qu’elle exerce pleinement avec perfection. On y découvre un amour passionné, large et multiforme mais pourtant monogame : l’amour pour l’Autre, le seul, l’unique, celui qui est de l’autre côté du miroir, tel que Lacan l’entendait, et surtout l’homme, l’humain, toujours le même, qui nécessite toute l’attention dont il a besoin. Encore plus aujourd’hui, nous avons terriblement besoin de médecine, de politique, d’art et de poésie, nous avons donc besoin de Barbara Polla. Ainsi, les conversations téléphoniques liées au contexte sont encore plus passionnantes. Je comprends mieux pourquoi Warhol prenait tant de plaisir à enregistrer ses phone calls avec ses amis et inconnus.
 
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Vous avez un parcours de médecin, plus précisément vous êtes spécialisée en pneumologie et immuno-allergologie. Avec ce qui se passe aujourd’hui, nous sommes au cœur de l’actualité. En ce moment, nous sommes tous enfermés, les conversations téléphoniques ont donc sans doute plus de sens !

Parfait ! C’est très bien ! Alors, par quoi commençons-nous ?

Mais par vous ! Je n’ai pas pour habitude d’interviewer des médecins mais vous êtes une femme aux multiples facettes. Vous avez un imminent parcours avec, entre autres vos recherches publiées à la Harvard Medical School, et puis vous êtes également galeriste, écrivaine et une personnalité politique !?

Oui, j’ai fait plusieurs choses dans ma vie comme souvent dans la vie d’une femme. J’ai fait de la recherche, j’ai fait de la politique, mais je dis toujours que je suis médecin même si je ne pratique plus aujourd’hui car cela m’arrive toujours de sauver des vies dans les trains par exemple ! Quand il y a besoin d’un médecin je suis là. C’est surtout une position de l’âme, une position à l’autre. Je pense que lorsque l’on fait de la médecine il y a deux choses qu’on partage tous : un amour de l’autre et un amour du corps. J’aimais l’hôpital. Les problèmes que les malades nous posent sont profonds, sont importants. Puis j’aime la conjonction qu’il y a dans l’hôpital universitaire entre les soins et l’enseignement. Je viens d’une famille où l’enseignement est pratiquement dans les gènes.

Et pourquoi créer une galerie ?

Pourquoi ai-je donc ouvert une galerie ? Il y a deux liens essentiels qui me sont apparus avec le temps, peut-être trois : le corps, qui est essentiel à la médecine, est depuis toujours présent dans l’art ; et la mort. Car si comme médecin notre but est de soigner les malades, la mort est toujours présente et, en fait, l’accompagnement des mourants est quelque chose de très important à l’hôpital, que j’ai appris comme autodidacte parce qu’il n’y avait pas de cours sur cela. La mort est donc un compagnon de tous les jours en tant que médecin hospitalier. Et j’aime beaucoup cette phrase de Quignard : « Les artistes sont les meurtriers de la mort.»

Quel est le troisième lien auquel vous faisiez référence ?

Le troisième lien est la question de l’esthétique. En médecine, le fonctionnement, la physiologie et la morphologie harmonieux d’un corps, sont porteurs d’une esthétique fonctionnelle qui est quelque chose d’essentiel. On parle en art de tous les rapports entre la forme et la fonction. Dans le corps humain c’est fondamental. Quand vous avez un malade qui vient avec une maladie rénale et que vous soignez le fonctionnement du rein, vous voyez l’extraordinaire beauté des glomérules qui filtrent notre sang, qui éliminent les toxiques. Les glomérules sont d’une beauté incroyable. Quand vous soignez une maladie pulmonaire, tout un chacun ne le voit pas, mais cette esthétique des alvéoles pulmonaires est de toute beauté. Je me souviens toujours de mon professeur d’anatomie pathologique qui était un grand savant et qui faisait de la microscopie électronique. J’en ai fait aussi, à Paris et à Genève, de cellules qui m’importaient énormément. C’était magnifique. J’aurais voulu faire une exposition de ces images de microscopie électronique, de notre propre corps.

Comme vous le savez, je suis très sensible à la beauté. Y voyez-vous aussi une forme de beauté artistique ?

Oui, il y a une beauté, que je connais en tant que médecin, de l’intérieur du corps fonctionnel. Une beauté en lien avec la fonction. Voilà où je vois les liens intimes entre art et médecine. L’amour de l’autre, cet intérêt fondamental de l’autre : quand le patient arrive, il n’y a qu’une seule personne qui sait ce qu’il a, c’est le patient lui-même, même s’il ne connaît pas le nom médical de sa maladie. Si vous écoutez le patient, si vous ouvrez les portes de manière à écouter, alors il va vous dire ce qu’il a. Il y a un exercice de la capacité d’écoute et une curiosité à comprendre. Ma curiosité qui est très forte par rapport à l’autre je l’ai transposée aux artistes. Pour moi, comprendre pourquoi un artiste crée, pourquoi est-il devenu un artiste est pour moi une translation directe, homogène, évidente entre ma manière d’écouter les patients et mon écoute des artistes.

Ce que vous me dites en tant qu’artiste est très inspirant. Je n’avais jamais vraiment pensé à la part esthétique dans la médecine. J’ai, tout de même, éprouvé une fascination pour les radiographies. En tant que photographe, une radio est une photo. Il y a parfois ce traitement à la Man Ray qui m’amuse. Quand je réalisais mon ouvrage La Galerie des Beautés je pensais à cela justement. Je voulais que mes portraits soient des radioscopies de l’âme. À vous entendre, cela me donne envie d’aller chercher des images de globules pour réaliser une œuvre cinétique.

Le médecin exerce un regard intérieur si je puis dire, c’est-à-dire que c’est un regard très particulier. On regarde la personne quand elle arrive mais ensuite il y a un vrai exercice du regard intérieur. Il voit les glomérules, il voit les alvéoles en examinant le patient, en lui palpant le ventre, on voit tout ! Il y a cette capacité du regard intérieur vers l’autre, celui qui dévoile l’autre. C’est pour cela qu’il y a parmi les médecins, une grande proportion de collectionneurs parce que leur regard esthétique est un regard exercé dans le cadre de leur profession.

Je n’avais jamais pensé à ces correspondances. Elles ne me paraissaient pas évidentes. Je comprends mieux votre passage dans l’art. Cela a-t-il été aisé pour vous ?

Les personnes de mon entourage ont souvent eu beaucoup de peine avec ces différents passages. Quand je me suis consacrée à la recherche, on me disait « Mais, tes patients ne te manquent pas ? » Alors je répondais : « Et bien non j’ai mes cellules ! » Il y a aussi cette beauté dans la recherche. La dimension esthétique est très présente. Les différentes explorations que j’ai pu faire dans ma longue vie – et il y a encore tellement de choses que j’aimerais faire – révèlent une fluidité entre la médecine, la recherche et l’art et y compris la politique qui est la forme et la fonction du monde social. Le corps urbain m’intéresse comme un prolongement du corps humain.

C’est une belle phrase ! Qu’entendez-vous par le « corps urbain » ?

L’architecture est un autre de mes intérêts. J’ai créé en 2011 l’Association suisse pour l’architecture émotionnelle et j’ai réalisé le premier colloque d’architecture émotionnelle où j’avais invité des architectes, des universitaires et des scientifiques issus des neurosciences dans la perception de l’espace. Il s’est créé dans cette réunion une grande fluidité dans l’échange des connaissances. En ce moment, en période de confinement, on se rend bien compte que l’espace dans lequel on vit et les émotions que génère l’architecture modulent nos existences.

J’ai eu cette chance d’aborder différents mondes. J’ai une vision, un tableau du monde qui reste encore minuscule mais qui me passionne au quotidien, par rapport à ce que je fais aujourd’hui, sa variété, sa dimension multiple : mon activité dans l’art avec les artistes, ma galerie « Analix Forever » à Genève, être commissaire d’expositions (NDLR : Shaun Gladwell à Sydney ou « Body Memory » à Paris), et l’écriture poétique plus intime, parce que de plus en plus j’écris de la poésie.

Vous êtes aussi poétesse ! Vous n’en finissez pas de m’étonner. Je suis un amoureux des mots, de la poésie et j’y vois beaucoup de sensualité. Je suis curieux d’en savoir davantage sur vos textes !

J’ai eu un premier recueil publié en 2018 « Ivory Honey », et plusieurs textes publiés dans des recueils notamment en Angleterre. Il s’agit de mes textes de poésie érotique qui est une autre forme d’exprimer mon amour du corps. Je l’écris en anglais parce que j’aime l’idée d’écrire dans une langue étrangère, je trouve cela très beau. Je ne maîtrise pas l’anglais aussi bien que le français donc je crée des tensions dans la langue. L’anglais a un rythme différent. Le français a le rythme du fleuve, un rythme très doux alors que l’anglais est plus rythmé. Dans le cadre de la poésie érotique, personne ne m’a jamais dit que suck et cock étaient des vilains mots. Alors que pendant trente ans, en français on m’a dit que c’était des mots tendancieux. J’écris aussi en ce moment sur la « poélitique » qui est un concept de conjonction de la poésie et de la politique. On comprend la poésie comme quelque chose que l’on fait – qui est issue du grec poien faire – et j’ai cette idée qu’une esthétique poétique introduite dans la politique serait une esthétique qui sauverait la politique de biens de ses travers. L’apport de l’esthétique du corps verbal, du mot, du livre, est un élément très important.

Ça me touche particulièrement ce que vous me dites. Mes parents étaient très engagés politiquement contre Franco et le fascisme et leur plus grand mode de résistance était la poésie. Ma mère me l’a transmis. Pour elle, c’était une arme contre le fascisme. Les trois plus grands poètes espagnols sont décédés à cause du fascisme : Antonio Machado qui a traversé la frontière pour fuir Franco, Federico Garcia Lorca qui a été fusillé et Miguel Hernandez qui est mort en prison.

Je ne sais pas si vous connaissez Varlam Chalamov, l’auteur des Récits de la Kolyma. Il a passé vingt ans au goulag. Quand il revient, il écrit ces récits et ce sont des brefs textes dans un style à la fois sec et poétique. Un de ses récits s’appelle « Les Nuits athéniennes » et c’est toujours en hommage à Varlam Chalamov que j’ouvre les Nuits de la Poésie. Au goulag, il organisait des lectures poétiques à l’infirmerie avec ses amis intellectuels. Il fait cette critique incroyable de ce que dit Thomas More qui disait qu’il y a quatre besoins fondamentaux de l’homme. Varlam Chalamov, du fin fond du goulag, dit que Thomas More a fait une erreur. Par omission, il a oublié le cinquième besoin essentiel qui est peut-être même le premier : c’est le besoin de poésie.

On le voit bien en ce moment à quel point les gens ont besoin de poésie.

 
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