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Éloge de nos fragilités, ou mon amie Louise Brunet

septembre 16, 2022

Nous sommes tous fragiles, tous mortels, et comme disait Pasolini la veille de son assassinat, « Ne nous faisons pas d’illusions, nous sommes tous en danger. » 

Mais pour certains le danger est imminent, voire advenu. C’est le cas du Liban par exemple. Le 4 août 2020 est advenu. C’est le cas de l’Ukraine.

Le co-curateur de la Biennale de Lyon, Sam Bardaouil (avec Till Fellrath), est libanais et la Biennale, si elle est un hommage à la fragilité de chacun.e d’entre nous, est aussi un hommage au Liban. S’inspirant de la pratique de la microhistoire culturelle développée puis institutionnalisée par Carlo Ginzburg dès les années 1970 en Italie, ainsi que du « paradigme de l’indice », l’exposition du MAC Lyon nous conte ainsi l’histoire des nombreuses vies et morts, des rencontres et des fragilités de Louise Brunet.

Et Louise Brunet devient mon amie, à travers les images magiques que nous présente Sam, à travers son histoire de rebelle oubliée souvenue retrouvée racontée. Elle devient mon amie, comme toutes ces femmes, oubliées souvenues, celles dont je parle, entre autres, au début de La Favorite, mon dernier roman juste éclos (j’en écris un tous les quatre ans, cela me prend des années pour écrire un roman…) : 

Saint-Paul. Le quartier s’honore d’un Musée de la Magie. Saint-Paul à travers les vitres de La Favorite. Je suis seule. Je regarde. La lumière est de toutes les couleurs. On croirait le printemps en janvier. Les souvenirs des femmes qui étaient assises là, il y a presqu’un siècle, juste après la guerre, qui passaient dans la rue, défroissaient en marchant leurs robes du plat de la main, qui regardaient le monde d’alors comme j’engloutis dans mes yeux celui d’aujourd’hui, prennent corps, acquièrent des ombres, des nuances de rose puis deviennent poussières de chair. Je les sens.

Mais revenons à Lyon. Les artistes libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige proposent plusieurs œuvres intimement et poétiquement liées au 4 août 2020. Poétiquement : lorsque même la beauté est détruite, et que l’on ne peut plus dire, après Dostoïevski, que « La beauté sauvera le monde », alors oui, la poésie sauvera le monde. Une projection d’un large défilé archéologique de sculptures sans têtes et de têtes sans corps évoque l’histoire d’Orphée – dont la tête continua de chanter la poésie, même après qu’Orphée a été dépecé par les Ménades. Evoquant cet Orphée du célèbre duo libanais, Sam Bardaouil, imaginant probablement toutes ces têtes brûlées du Liban qui continuent de poétiser la vie, a dû interrompre un instant son discours, saisi par la puissance des émotions qui nous étreignent, quand nous accueillons la fragilité.

Orpheu Negro, Marcel Camus, 1959

La tête et la lyre d’Orphée rejetées par les vagues sur les rives de Lesbos, par Gustave Courtois, 1875

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