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Dans le Palais de ma Mémoire

juin 12, 2019

Nous étions quelques centaines samedi soir à avoir le privilège d’entendre, à Genève, Gérard Depardieu lire Saint Augustin — merci Robert de m’avoir invitée à écouter. Et notamment, ces passages magiques du Palais de la Mémoire. Ce Palais des glaces où se reflète notre vie, ce palais où nous cherchons constamment à nous modeler, chérissant certains souvenirs, en bannissant d’autres…

Me voici dans la mémoire en ses vastes entrepôts. Il y a, déversé là un trésor d’images sans nombre, issues de n’importe quel objet de sensation… tout le produit de nos réflexions, selon qu’elles ajoutent, retranchent ou changent aux réalités où les sens atteignent, comme aussi tout ce qu’on a pu confier d’autre, que l’oubli n’a pas encore happé et enfoui.

La mémoire ! Un je-ne-sais-quoi de formidable, un ensemble de replis, profond, sans limite. Or c’est ici l’âme, c’est ici le moi que je suis. Que suis-je donc ? Une vie changeante, multiforme, furieusement démesurée… 

…apprendre ces choses-là, dont nous n’avons par les organes aucune image, mais que, sans image, nous voyons en nous, telles qu’elles sont par elles-mêmes, ce n’est rien d’autres que mettre ensemble les données que la mémoire contenait ça et là sans ordre et, par l’attention, faire que, placées comme sous la main, précisément dans la mémoire où, auparavant, elles se dérobaient éparses et à l’abandon, elles tombent aisément sous le regard désormais familiarisé. M’arrêté-je d’y revenir, les voilà de nouveau si englouties, comme emportées à la dérive en des renfoncements plus écartés… »

« Remember to Forget »  revient alors à ma mémoire, Athanasius Kircher et Geoffrey Sonnabend, inspirations majeures du Museum for Jurassic technology, mon musée préféré, comme le savent ceux qui lisent mon blog (attention on y parle aussi d’Uber, vous pouvez oublier cette partie)

 

Dans le palais de ma mémoire, Jean Revillard est très présent. Et en pensant à lui et aux vingt-cinq années pendant lesquelles nous nous sommes côtoyés parfois, je me suis demandé quelle était la dernière image qu’il a emportée avec lui. Je te parle, Jean, en mon palais… Je t’imagine, dans la forêt, l’un de tes éléments, photographiant les arbres à loques, ces arbres guérisseurs, toi qui t’es toujours intéressé aux autres, à leurs singularités, à leurs souffrances et à leurs solitudes.

À la singularité des gens de Dardagny ;

À la solitude des politiciens – c’était un de tes thèmes du tout début, la solitude des politiciens. Tu avais fait de moi ma première photo de politicienne élue, puis celle avec ma famille, que j’avais envoyée à mes électeurs, pour les remercier, après mon élection au conseil national. Et oh oui, combien j’avais l’air seule sur ces photos. Comme tu savais démasquer la solitude, et le reste ;

À la singularité de la vie des migrants, auxquels tu t’es intéressé quinze ans avant tous le monde ;

À la solitude de Sarah on the bridge la prostituée venue d’Afrique et vendant son corps sur les collines entourant Turin, dans la forêt encore ;

Aux souffrances des électro-ensibles, au fin fonds des forêts de la Drôme ;

Puis finalement à la singularité des « arbres à loques, » ces loques et ces arbres sensés guérir mais qui t’ont laissé mourir. Cela faisait longtemps que nous parlions de mon désir de montrer, d’exposer ton travail, j’avais montré « Sarah on the bridge » à Paris, dans une exposition consacrée à l’« Économie humaine », en co-commissariat avec Paul Ardenne – mais jamais encore dans ma galerie. Mais là, nous nous étions mis d’accord, oui, les arbres à loques, à Analix, oui, Forever…

La dernière image, donc, une image de forêt ? Au fond de la salle du CPG, des vidéos tournent sans fin : les images enregistrées par les drones avec lesquels tu travaillais désormais, et qui continuaient de FILMER alors que tu t’effondrais et mourais, là, dans cette forêt de Bretagne, malgré les soins apportés par la promeneuse inconnue. De la forêt, Marie de Mazan dit : « L’homme ne peut échapper à l’arbre car il est le reflet de lui-même, entre le ciel et la terre. La forêt est un lieu de transition vers un autre état, elle est pour l’homme un lieu spirituel, un lieu indispensable pour la création et pour sa propre métamorphose. La forêt est le symbole d’une quête initiatrice quand on accepte de s’y perdre, en avançant toujours  vers un centre invisible : heureux celui qui sait entendre écouter et voir… ». Tu savais écouter, Jean, voir, et transmettre.

En réfléchissant à la dernière image encore, celle sur laquelle tes yeux se sont fermés, je repense à nouveau à la forêt et désormais, chaque fois que je pense à toi je vois un arbre, un arbre puissant comme toi, beau comme toi, solitaire comme toi, vivant comme toi… Et j’entends ce que dit Pascal Quignard, de la première image, lui qui a tant parlé d’images, et de la nuit, de la nuit des temps d’où nous venons et où nous retournons : « Je n’étais pas là la nuit où j’ai été conçu. Il est difficile d’assister au jour qui vous précède. Une image manque dans l’âme. » Nous n’étions pas là quand tu es parti. Alors une image manque dans notre âme… Le désir est l’appétit de voir l’absent. L’art voit l’absent. Et « les artistes sont les meurtriers de la mort. » Tu étais un meurtrier de la mort.

Peut-être que ta dernière image, ce fut une image de naissance. La tienne, ou celle de Jeanne. Une image de Flora, une image de passion. Peut-être fut-ce une image de victoire, de victoire de la vie, de la création, de l’inventivité humaine, une victoire de la liberté. Une image prise de nuit du haut de Solar Impulse : la Statue de la Liberté, bras levé, éclairant le monde. Mais quelle qu’elle soit, la dernière image, elle t’appartient, Jean. Et à nous, il nous reste à imaginer, encore, le destin de cette dernière image, et à revoir toutes celles, lumineuses de sombreur, humaines, authentiques, que tu as créées. Et à rêver à toutes celles que tu aurais créées encore, si… si la vie humaine n’était si brève.

Et à me demander, quelle sera notre dernière image, à chacun de nous, celle sur laquelle nos yeux se fermeront ?

(Extrait de l’hommage rendu à Jean Revillard, le 18 mai 2019, à l’occasion de la Nuit des Musée, au Centre de la Photographie de Genève (CPG). Merci à Joerg Bader, directeur du CPG.)

 

« L’esprit est trop étroit pour se comprendre lui-même » écrivait encore Saint Augustin. Et d’ailleurs Gérard Depardieu après avoir lu Saint Augustin nous a confié : « Je n’ai pas tout compris ».

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New Feminism & New Gallery : Barbara à Léman Bleu

juin 11, 2019

Pour regarder l’entretien (à partir de 11 min), cliquer sur l’image.

Open letter to Mary Boone

juin 9, 2019

Dear Mary Boone,

Years ago we met, in Soho somewhere, and I have been following with great pleasure you beautiful work as a gallerist and a woman in the arts. In these difficult times for you, I wanted to share my admiration and support.

I believe that what happened to you (I actually don’t really know the details but that doesn’t matter) could happen to any of us who own galleries, to various degrees. I am a « small » gallerist (a big gallery has big means, I have no means) but my gallery has been running now for 28 years, and I can compare myself to you with respect of the passion and the great artists we showed, though not in terms of business. But even with just two salaries to pay, it is sometimes so difficult that I can well imagine myself cheating on something to end the year with more glory, if a great opportunity would have shown up…  One advantage of being small is that there are fewer temptations.

But whatever you have done wrong, I strongly feel it is just nonsense to have you in jail. And whatever you have to pay back, you could do it much better while working in your field of expertise and passion. Jails are filled with people who should not be in prison, who won’t benefit from it, who may just end up being destroyed by jail. While most Americans are aware of this, the transformation of jail to other sentences is still not making progress. But may be you will be working with your peer inmates, reveal artistic talents in jail, and get ready to do an exhibition as soon as you are out, and bring the works of you peer inmates to the firmament of recognition. I am doing many exhibitions on the theme « Art & Prison », perhaps we will have an opportunity to collaborate on that. Please get through these difficult times without losing your pride for your great work, as the star of the arts you have been and will be. I am sure that, as the New York Times now states, your are « not done ». And as soon as you get out, please let me know. I would love to have a coffee with you on your way to freedom.

I also feel that it is nonsense to say that you were motivated by greed. You were surrounded not only by art, artworks, success and the media, but also by books. Books are not an instrument of greed… They are however one more measure of the passion that animates you: for art, for artists, for their works and their concepts, their stories and theories, their success, failures and their lives.

And one last word : I love that you sat on Leo Castelli’s lap, once upon a time. He must have loved it too. What a gift. Those who criticize now were just jealous at that time. Let’s be politically incorrect — art also, at least the best of it, is most often politically incorrect. And this letter is too I guess….

With all my respect,

Barbara Polla

Ada Polla, femme hors normes

juin 5, 2019

Ada Polla est une femme hors normes à de multiples égards. D’abord, elle est ma fille aînée…

et elle conduit sa vie avec une indépendance d’esprit et une clairvoyance rares. Le texte repris par bloomingyou en est un témoignage.

Le Nouveau Féminisme est inclusif avec Barbara Polla

juin 3, 2019

 

 

Ouverture — douce intensité

mai 27, 2019

Vendredi, samedi, dimanche. Vous êtes venus, revenus et revenus encore ; vous avez admiré les oeuvres des artistes, de Céline Cadaureille à mounir fatmi et tous les autres, vous avez écouté Guillaume de Sardes, Nikias Imhoof, Laure Tixier, Marino Buscalgia, Frank Smith, vous avez été photographiés et filmés par Guillaume Varone et Mimiko Türkkan, vous avez noué des liens, visité l’Atelier AMI, tout appris sur le féminisme d’artiste, rencontré Carine Bovey, écouté les oiseaux, parlé aux poissons… vous avez acheté des oeuvres et des livres, apporté du vin et des bulles, regardé les vidéos, échangé sur la terrasse, envoyé des messages, offert des fleurs…

Et le dernier poème résonne encore :

L’HOMME EST EN VIE

l’homme est en vie et l’homme est au monde l’homme
naît au monde par ce qu’il dit il n’y a pas de monde
pour l’animal qui ne sait pas déchiffrer il n’y a pas
de monde pour l’animal qui ne peut guère le dire

l’homme parle et pense l’être à la mort
l’homme parle et pense c’est l’être au
monde le monde est le poids de la vie
et la vie est la puissance du monde

le langage ne dit pas le monde il écoute
ses propres inventions il ne dit que lui-même
il le dit de si tôt et pas de commissions

l’homme est en vie et l’homme est au
monde ou bien le monde change l’homme
ou bien l’homme perd le monde

Frank Smith, POUR PARLER, 2019 — avec Julien Serve

Merci à vous tous. Ce fut intense. Et très doux. Intensité et douceur sont rarement liées. Elles l’étaient. Je vous dis à bientôt, pour les 28 prochaines années…

Transgresser les lignes de partage

mai 25, 2019

Libre, indépendante, boulimique, Barbara Polla ose transgresser les lignes de partage. C’est sa manière d’aborder le politique et le féminisme pour en dégager certaines limites et normes. Elle aboutit à une distillation d’écriture qui dépasse les frontières classiques de la rationalité discursive qui engendre des schémas trompeurs car réducteurs.

L’auteure aborde donc les féminismes en dépassant effrontément les barrages qu’ils dressent. Dans son travail de synthèse, Barbara Polla trouve de nouvelles voix vers la paix des genres à travers les ambitions affichées des nouveaux mouvements (pro-choix, pro-désir, intersectionnel, LGBTQI, écoféminisme, antispéciste, etc.). Chaque fois elle montre les ambitions et les risques de tels mouvements pour ouvrir leurs possibilités plutôt que de les fermer à des fins de non-recevoir.

Barbara Polla ne propose pas un manifeste. Elle en appelle, au-delà des théories, à un monde de femmes plus libres. Mais elle précise combien les mouvements ne doivent pas se réduire à ce qu’elle nomme des « trucs » pour inventer un nouveau monde. Elle possède le mérite de s’élever contre les ostracismes et trouver d’autres « vecteurs de dépendance » comme d’indépendance.

Philosophe, curatrice, femme politique, médecin, l’auteur est aussi poète. Elle fait souffler le vent dans son chantier majeur au milieu des jardins des Alpes où ronronnent, aux rougeurs du matin, les voix des gardes-barrières du paradis ou de l’enfer. A l’horizon la neige fond sur les montagnes.

A sa manière elle fait tourner les tables où jouent dessus aux cartes celles ou ceux qui ne sont pas tendres avec les femmes mais aussi les hommes. N’ostracisant personne, elle est capable de réunir ce qui les sépare.

Les attaches tissées de certitudes, la Suissesse les cassent d’une main mais trouvera toujours de l’autre du fil pour les recoudre selon de nouveaux empiètements. Les paroles quittent toute conception religieuse et toute conception mathématique de la distance des genres.

Jean-Paul Gavard-Perret