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Danse avec les morts

novembre 20, 2018

mounir fatmi, dans NADA, Danse avec les morts, se confronte à l’horreur de la guerre — et à Goya. Et ce défi est complètement réussi : si Goya a fait des tableau sublimes des horreurs de la guerre, fatmi nous propose une vidéo non moins sublime, qui superpose des chef d’oeuvre de Goya à des images trouvées de la deuxième guerre mondiale, des femmes, des taureaux, Ferré. Sans aucun spectacularisme, mais en toute vérité — et en toute beauté. Je suis là, à LOOP, je présente NADA. Les gens entrent dans la chambre, s’asseyent et regardent, en silence, silence… pendant dix sept minutes. Merci mounir fatmi de ce travail qui dévora tes nuits pendant deux ans ou plus. Une oeuvre d’art à laquelle tu as tout donné, même ta voix. Merci.

Nada donc. Rien. Un cadavre le dit, il est revenu pour nous le dire, il est revenu pour cela. Il n’y a rien. Après la mort, il n’y a que la mort. Aucun jugement pour sanctionner notre existence. Il n’y a rien que nous, les hommes.

NADA vraiment ? mounir fatmi serait-il nihiliste ? Bien au contraire. Inspiré des Désastres de la Guerre de Goya et en particulier de Nada (estampe 69) qui donne le titre au film et suggère donc qu’il n’y a rien – rien après la mort, s’entend – Nada (le film de mounir fatmi, 2015-2016) est tout sauf nihiliste. Il magnifie l’être bien plus que le rien. Rien après la mort ? Tout de notre vivant. mounir fatmi est en réalité un existentialiste. Il nous montre la vie et la mort ensemble, dans une sorte de délectation nietzschéenne, mais sans aucun nihilisme : l’artiste se plaît à prendre toutes les images, là où elles se cachent et là où elles se montrent, dans les musées comme dans les archives, dans les films des autres et dans sa propre banque d’images intracérébrale, images trouvées de guerre, notamment de la Deuxième Guerre Mondiale, chefs d’œuvres de Goya, taureaux dans l’arène, sexe de femme – une photo anonyme achetée au marché aux puces à Paris –, manuscrits qui se perdent dans le vent et les flammes… Toutes ces images, fatmi les emboîte, les superpose, les mélange, les fait apparaître, disparaître, réapparaître sous nos yeux tel un prestidigitateur du montage. NADA ? Todo. La mort, la violence, le sexe et la beauté des femmes. Certains diraient même : demasiado.

Toute l’œuvre de fatmi est dans cette même logique : demasiado. Artiste formidablement prolifique : NADA est sa 50ème vidéo. Qui plus est, les vidéos de fatmi sont réalisées en parallèle à une cinquantaine d’installation, à des photographies, des livres, des dessins, des sculptures, des peintures, des objets… mounir crée, nuit et jour, invente, brasse, crée, imagine, produit, crée, filme, se souvient, crée… tout sauf NADA.

Nada : rien après la mort, donc – sauf les traces de ce que nous aurons fait sur terre. Alors, dansons avec les morts ! C’est le sous-titre de NADA et mounir fatmi tient cette promesse : il nous fait bel et bien danser avec les morts. En musique. Le son est, comme toujours dans les œuvres de fatmi, organique. Comme la respiration. Comme sa propre respiration qu’il donna à Salman Rushdie dans son film Sleep (mounir fatmi, 2005-2012) dédié au poète des Versets Sataniques. Comme la respiration de Goya – on croit, dans NADA, entendre les œuvres respirer – à moins que ce ne soit le peintre. Ou la respiration de fatmi encore, haletante, difficile, empêchée, stridente. Ou celle des chiens, que l’on entend aboyer aussi, dans le film de fatmi. Un aboiement qui évoque celui que l’on entend malgré soi en lisant l’histoire du chien Scoppiato dans le Requiem des innocents de Louis Calaferte : l’histoire du meurtre du chien. « Ils sont forcés d’entendre ma honte et de participer à cette chose innommable qu’est le meurtre d’un chien. » Et le meurtre des humains. Des soldats. Des réfugiés.

mounir fatmi regarde à la loupe les misères du monde. On ne les regarde jamais d’assez près, n’est-ce pas. Lui regarde à la loupe, dans nombre de ses films, de ses dessins, pour comprendre l’anomalie, la mort, la maladie, mais aussi la beauté, celle de l’art d’autrefois, qu’il s’agisse de Fra Angelico dans La Jambe noire de l’Ange (mounir fatmi, 2011) ou, comme ici, des horreurs que révèle Goya. La maja desnuda est nue, elle est bonne et on la regarde à la loupe, elle aussi. Quand fatmi passe du corps humain au corps urbain, comme dans Archisickness (mounir fatmi, 2011), la loupe est même remplacée par le microscope. Il s’agit bien de regarder, de voir et de montrer les images – toutes les images. Montrer ce que l’on ne peut pas voir : un rôle que fatmi se veut d’assumer.

Et pendant ce temps, des manuscrits flambent dans le vent, évoquant L’Homme sans Cheval (une autre vidéo de fatmi sous-tendue par sa terreur de la disparition des écrits) ; les chiens aboient et Léo Ferré écrit Des Armes, un texte rédigé dans l’immédiat après Mai 68, une chanson que lui-même n’a jamais mise en musique. Ecoutez, on l’entend à la radio… la main si fine de fatmi tourne les boutons, module le volume, met un début et une fin à l’histoire. History is not mine (mounir fatmi, 2013). La radio, les enregistrements, les bandes, la mémoire, récurrents chez fatmi. Et sa voix, la voix de l’artiste lui-même, qui lit le texte de Ferré. Avec tant de douceur…

Et la main et le sexe. Le corps, le sexe de la femme, que mounir montre rarement, mais alors avec la plus grande sensualité – comme dans Les Ciseaux (mounir fatmi, 2003) ou dans Something is possible (mounir fatmi, 2006) –– est montré ici crûment. L’antidote à la mort ne saurait être que cru. « La photographie de la femme qui montre sa vulve, explique mounir fatmi, est une photo d’anonyme que j’ai dans mes archives. En période de guerre le corps de la femme est martyrisé et les femmes sont forcées à vendre leur corps. Dans le roman de Malaparte, La Peau, il y a l’histoire de la Vierge de Naples, la seule jeune fille encore vierge dont le père montre la vulve comme un miracle moyennant un peu d’argent. La période de NADA, pour moi, c’était aussi la période de l’assassinat de ma chère amie Leila Alaoui, par des fanatiques d’une nouvelle guerre contre les femmes. Les hommes resteront toujours violents, fascinés, émerveillés devant les vulves des femmes. Vulves de femmes et hommes soldats, de l’origine du monde à la violence et la guerre. »

Styles multiformes que ceux de fatmi, comme ceux de Goya, ce « génie hanté » si bien décrit par Michel de Castillo. Goya dont la multiplicité n’est pas sans inspirer celle de fatmi : des Désastres de la guerre à La maja desnuda, la vie et la mort.

Des armes, des chouettes, des brillantes
Des qu’il faut nettoyer souvent pour le plaisir

Et qu’il faut caresser comme pour le plaisir 
L’autre, celui qui fait rêver les communiantes
Des armes bleues comme la terre 
Des qu’il faut se garder au chaud au fond de l’âme
Dans les yeux, dans le cœur, dans les bras d’une femme

Qu’on garde au fond de soi comme on garde un mystère

Des armes au secret des jours

Sous l’herbe, dans le ciel et puis dans l’écriture 
des qui vous font rêver très tard dans les lectures 
et qui mettent la poésie dans les discours 
des armes, des armes, des armes
Et des poètes de service à la gâchette 
Pour mettre le feu aux dernières cigarettes
Au bout d’un vers français… brillant comme une larme 
des armes, des armes… des armes…

Vous pouvez voir aussi NADA à Genève, dans le cadre de l’exposition exceptionnelle, collaboration antre Analix Forever et la galerie Art Bärtschi & Cie, « This is my body » : 50 vidéos de fatmi sur 50 écrans dans l’espace unique du LOFT, à la route des Jeunes ( pour RV barbara.s.polla(at)gmail.com )

La magie Melquiot, une histoire à danser debout

novembre 19, 2018

Le bal littéraire ? « Une histoire à danser debout ». On écoute et on danse, en alternance, sur dix chansons, dix épisodes… Dix épisodes d’une de ces histoires qu’aime Fabrice Melquiot : un homme d’une quarantaine d’années rencontre une femme de quatre vingt deux ans et voici qu’ils se retrouvent quelques heures et quelques verres de Chardonnay plus tard à l’Hôtel Américain à la rue Charlot et qu’ils… elle… il…

Et le corps de la femme est couvert de tatouages comme des paradigmes des traces que la vie laisse sur les corps et les âmes de celles et ceux qui l’on vécue. Et l’homme lit la vie, l’histoire de la vie de « Suzanne » en déchiffrant ses tatouages pendant qu’elle dort, elle dort, elle dort.

Fabrice Melquiot se plaît à parler des vieilles femmes dans ses histoires et à leur donner la parole, une parole incarnée dans leur vieux corps si beaux, si flétris : La grue du Japon, Cafard Motel, le 470ème bal littéraire… elles l’intriguent ? Elles le poétisent ? Il se plaît à aller à contre courant de la glorification de la femme jeune et belle et fertile ? Pour parler de l’amour des corps autrement ?

Nous avons écouté et souri et dansé et bougé nos corps au son de dix chansons tous âges confondu nous écoutions et nous dansions et personne n’était seul, la magie Melquiot opère toujours… nous avons dansé au son de dix chansons et écouté et souri et imaginé ce que nous écririons à notre tour et bougé notre corps au rythme des mots – quels mots ? Car tous les mots ont disparu à la fin de la soirée. Personne ne sait personne ne se souvient c’est un bal littéraire vous comprenez ! C’est la paradis de l’éphémère et les merveilles écrites le jour même sont jetées aux oubliettes le soir après le bal en tous cas c’est ce que nous dit Fabrice Melquiot alias ce soir Guillaume et John : nous sommes fous mais nous ne sommes pas assez fous dit-il, nous sommes formidables, c’est le paradis ici dans ce troisième arrondissement béni de Pais où les couples sont aussi divers qu’ils et elles le souhaitent. On se souvient du paradis. Paradise… et on danse à son rythme et celui de Boys don’t cry (moi je chantais bien sûr « Girls don’t cry »). « Nous sommes formidables » : ce 17 novembre 2017 nous dansions avec les images du bonheur et de la liberté en écoutant la pluie qui ne pleuvait pas sur Nantes…

Rachel Labastie, une ardente monographie

novembre 16, 2018

Une monographie si ardente qu’elle en est presqu’épuisée chez l’éditeur (La Muette)— du jamais vu… — peut-être parce qu’elle contient, entre autres, entre les oeuvres de l’artiste, quelques textes, dont un « autoportrait » que j’écrivis avec joie, inspirée par Joyce…


(AUTO)PORTRAIT DE L’ARTISTE EN JEUNE FEMME

Dans son Portrait de l’artiste en jeune homme, James Joyce narre le processus de maturation d’un jeune homme qui n’est autre que lui-même, se concentrant sur la réalité psychique du monde intérieur de celui qu’il nomme Dedalus. La plupart des artistes d’aujourd’hui ont une approche inverse : ils nous montrent de manière critique la réalité du monde qui nous entoure, ce monde que nous avons largement contribué à modeler, et ils cherchent, par leurs œuvres, à amender ce monde, à le compléter, à le transformer, à nous le faire rêver autre.

Rachel Labastie, elle, se distingue par son approche « Joycienne » : comme James Joyce, elle se concentre sur son monde intérieur. Un monde intérieur riche d’expériences et de questionnements que l’on devine violents, même si l’autoportrait de Labastie ne relève pas de la narration : elle ne nous révèle pas les « choses » qui lui sont « arrivées » mais nous parle de leur perception. De l’apparence des choses (titre d’une série d’œuvres qu’elle organise en chapitres) pourrait bien être le titre de son autoportrait. Un autoportrait qui, tel un « livre » aux multiples chapitres, procède par groupes de « choses ». Des choses que Labastie évoque en les sculptant, mêlant dans son travail diégèse et mimesis. Comme Joyce encore, partant du monde intérieur, l’artiste rejoint celui extérieur, un monde plus vaste, plus violent encore, riche d’une infinité de possibles. Labastie ne nous parle donc pas des choses qui lui sont arrivées, mais de celles qui sont arrivées jusqu’à elle, traversant le passé depuis la nuit des temps, depuis les débuts de l’humanité, depuis la découverte du feu et des foyers, créés en cours de route.

… L’œuvre de Rachel Labastie, artiste de l’irrépressible violence, de l’échouement, de l’emprisonnement physique et mental, in fine ? Un voyage, une tentative de voyage, vers la liberté. Une transformation. Comme toute œuvre d’art. Transformer cette violence, cet échouement, cet emprisonnement qui l’habitent, en formes de beauté. En utilisant les choses – les tessons séculaires, les outils, les mots, le chant des Yeniches nomades, la roue, le corps et la terre – et en allant au-delà de leur apparence, Rachel Labastie incarne les replis profonds de son monde intérieur, jusqu’à contraindre la matière de prendre les formes par elle désirées tout en jouissant intensément des résistances productives que la matière, justement, lui oppose. À l’orée de la maturité créative, Labastie embrasse l’exil, le voyage, le retour, la mémoire, l’attachement, la perte et l’appel à reprendre la route. Et nous offre ses Réceptacles (2018), sa dernière création, peut être la plus mystérieuse. Des sortes de troncs en céramique, mais tordus, volontairement déformés, vivants de ce fait même et qui contiennent, comme un trésor oublié, un joyau, une poignée de verre brisé, la rosée du matin, quelques gouttes de pluie, la poésie d’une nature évanescente mais qui nous revient, entre les mains de la sculptrice, comme une offrande.

Barbara Polla

Pour lire l’ensemble du texte, cliquer ici

Célébrer le 12 novembre, célébrer la paix

novembre 12, 2018

©Alex Bamford

En Grande Bretagne, on ne célèbre pas seulement la fin de la Grande Guerre. On célèbre la paix. Et pour célébrer la paix, 100 ans après, le premier jour de la paix retrouvée en Europe — une paix ô combien fragile, mais ne l’est-elle pas toujours… — la Grande Bretagne a sollicité l’artiste écossais Robert MONTGOMERY, le célèbre poète post-situationniste pacifiste, à concevoir et réaliser un poème pour la paix, qui circulera à travers le pays, sur un camion à échasses, de Londres à Bradford, de Dewsbury à Stoke-on-Trent, de Nottingham à Peterborough…

Cette oeuvre lumineuse n’est que le début de ce qui sera réellement un travail de « sculpture sociale », car dans les cités que traversera le poème de Montgomery, des Jeunes Producteurs (Young Producers) vont créer leur propre oeuvre de paix et entamer ainsi une archive nationale des Héros de la Paix.
Pour plus d’information sur ce magnifique projet soutenu par l’Arts Council England et le UK Heritage Lottery Fund ainsi que le Musée pour la Paix de Bradford, cliquer ici et ici.

Robert Montgomery, en parallèle, travaille également sur mon projet SHARING PERAMA, un projet modeste et ambitieux d’ancrage social, de partage et de construction d’un futur plus beau.

Les utopies sont à l’oeuvre.

©Alex Bamford

La vidéo, un art de résistance, aussi

novembre 5, 2018

Filmer, c’est comme manger.
On le fait tous les jours mais c’est différent à chaque fois.
C’est avant tout une nécessité.
Une stratégie politique de visibilité et une stratégie de survie.
Raymundo, 2018

La vidéo est un art complet.

Enrique Ramirez, vidéaste chilien, souvent cité, parle ainsi de la vidéo : « J’ai découvert quelque chose avec la vidéo qui n’existe nulle part ailleurs – je peux travailler avec le son, l’écriture, l’image et l’édition tout à la fois, en mélangeant la fiction avec le documentaire. »

La vidéo est un tout. Elle est un environnement, aussi. Un environnement dans lequel on entre, en immersion, que ce soit dans l’écran ou dans une exposition. Cet environnement, cet art à la fois complet et léger est aussi un nouveau mode d’expression de la philosophie, un nouveau langage. Dans Qui je suis (1980, The Pasolini Estate, édition originale en italien ; Arléa 2015), Pier Paolo Pasolini explique : « Pourquoi suis-je passé de la littérature au cinéma ? … Parce que le cinéma n’est pas seulement une expérience linguistique, mais est, justement en tant que recherche linguistique, une recherche philosophique. » Il en va de même pour la vidéo, qui est devenu un médium idéal lorsqu’il s’agit de rendre visibles des questions politiques, des identités singulières, des réalités oubliées, des passés ignorés. Certains artistes comme Krista Geneviève proposent même la vidéo comme instrument stratégique de résistance aux hégémonies. Car elle permet de produire son propre discours, elle permet de s’attaquer à, et d’intégrer dans le champ de l’art, des sujets jusqu’alors tenus à distance des pratiques artistiques dominantes.

L’écrivain, poète et vidéaste français Frank Smith, qui revisite en 2018 les cinétracts inventés en 1968 par Chris Marker, Jean-Luc Godard, Alain Resnais et d’autres en fait des « vidéotracts » qui témoignent des réalités des années 2010, politiques, écologiques, sociologiques et poétiques. La possibilité de produire son propre discours de manière indépendante, sans grande équipe de tournage, en maintenant un contrôle considérable sur le contenu et la forme, est ainsi l’un des attraits particuliers de la vidéo, dès le milieu des années 60 et jusqu’à ce jour. Aujourd’hui, la vidéo est souvent, comme dans les cinétracts de Frank Smith, un moyen de « corriger » la vision univoque de la réalité que nous offre ce que l’on appelle « les médias », un détournement organique et fructueux. Frank Smith résiste. La poésie résiste. La poésie est mouvement et, dans les vidéos de Frank Smith, tout à la fois elle crée et s’inscrit dans le mouvement et s’oppose au flux ininterrompu de la pensée corrompue. La poésie résiste par son rythme contraire et la vidéo d’art par ses images signifiantes qui intègrent même le non-sens.

La vidéo est un art pluriel.

Présentée sur tablette, sur moniteur, projetée, en intérieur ou en « vidéo-street art » comme le fait depuis des années Analix Forever à Genève, sur un écran ou en installation multi-écrans, ou encore en réalité virtuelle, l’art vidéo est pluriel dans sa forme, il est un environnement capable de s’adapter aux multiples environnements dans lesquels il es susceptibles d’être invité. L’art vidéo peut être aussi bien un art d’autodidactes, D.I.Y. (do-it-yourself, « fais-le toi-même ») qu’un art minutieusement élaboré, travaillé, codifié, mais toujours singulier : les vidéos d’un Ali Kazma par exemple (Turquie, Biennale de Venise 2013) sont fondamentalement différentes dans leur production et leur « facture » de celles d’une Janet Biggs (USA, Guggenheim Award 2018) ou d’un Shaun Gladwell (Australie, Biennale de Venise 2009). Shaun Galdwell se met en scène lui même, ou des danseurs, des surfers, des performeurs et travaille désormais essentiellement en réalité virtuelle ; Janet Biggs filme dans les régions les plus extrêmes du monde, de l’Arctique aux mines de souffre d’Indonésie ; Ali Kazma travaille, seul, à une « encyclopédie filmique » des activités humaines. L’emprunt, le sampling, les superpositions, la répétition, sont constamment utilisées, notamment par Mounir Fatmi, qui fait écran de tout, de nos ambiguïtés, de nos peurs et nos désirs, de nos solitudes et de nos rêves, de nos mondes et de nos mots.

« Tous les mots du monde ne peuvent parler de solitude
Je veux des mots qui accueillent l’étranger dans son pays d’exil
Je veux des mots qui ressemblent à des mains qui tremblent
Tous les fragments du monde ne formeront pas un seul mot
Si seulement les rêves étaient sous titrés… »

Les vidéos de Mounir Fatmi, d’une certaine manière, sont ce « sous-titrage », cette révélation de ses rêves que l’artiste appelle de ses vœux. La vidéo est aussi un art onirique.

Images mouvantes : engloutissement et émergence.

Les images des vidéos d’art s’inscrivent dans le flux des images qui nous submergent de toutes part, la vidéo d’art, dans ses formes plurielles, possède cette particularité de résister au flux, d’arrêter notre regard, de requérir notre temps. Le temps de voir, de nous immerger plutôt que de nous laisser submerger, de vivre avec l’image en mouvement. La vidéo d’art nous guide vers le futur, vers la réalité virtuelle, vers des mouvances architecturales que nous n’imaginons pas encore, vers des espaces inexplorés. Et alors que l’image mouvante de communication et de publicité tend à nous submerger, la vidéo d’art émerge. Elle émerge du flux à contre-courant. Elle arrête le flux la où elle émerge, laissant couler le reste. Elle est le reflux, le contre-flux créatif de l’image mouvante. Elle flirte constamment avec la réalité virtuelle – la créatrice Tabita Rezaire, elle aussi, avec sa critique constante du post-colonialisme digital, résiste.

© Tabita Rezaire

Andreas Angeldakis, un art-chitecte dont les principales créations sont virtuelles, finaliste du Prix Nam June Paik 2018 (une sorte de Nobel de la vidéo d’art), crée des mondes où les bâtiments eux-mêmes résistent à l’architecture destructive – et se meuvent, retournent dans les campagnes, ou deviennent villes eux-mêmes.

© Andreas Angelidakis

La vidéo d’art pose avec constance et acuité la question de la valeur de l’image – et don de la « qualité » de la vidéo. Les images peuvent être « pauvres » et de grande valeur, quand elles complexifient le monde plutôt que de chercher à la simplifier, quand elles « donnent à penser » ; elles peuvent être hypersophistiquées et termes techniques mais n’apporter rien d’autre au monde que des images qu’il contient déjà. La vidéo d’art, échappe à l’« universel reportage ». Janet Biggs, que l’on pourrait pourtant qualifier de « grand reporter » au vu de ses voyages dans toutes les extrémités du monde, ne produit jamais de « reportage », mais croise des images dans une perspective humaniste – et féministe – visant à nous faire voir l’humain dans sa complexité, sa singularité et son universalité. Et, comme elle le dit elle-même : « parce qu’elle je suis une femme, une américaine blanche de classe moyenne supérieure, et vu où je vais dans le monde, chaque fois que je pointe ma caméra et que je me mets à filmer, c’est un acte politique. »

En savoir plus sur art-critique, ici

Barbara Polla est médecin, galeriste, commissaire d’exposition et écrivain. Elle s’intéresse aux images mouvantes depuis les années 1990, et montre alors les installations vidéo de Mat Collishaw et les premières vidéos de Pipilotti Rist, Vanessa Beecroft, Annika Larsson. Dans les années 2000 elle crée à Genève « Les Nuits des 1001 Vidéos », puis en 2011 VIDEO FOREVER, en collaboration avec Paul Ardenne.

Novembre intemporel

novembre 1, 2018

Le premier novembre est le jour des âmes. Celle de ma mère est dans cette aquarelle qu’elle a peinte et datée du 8 novembre 2009, et à laquelle, une fois n’est pas coutume, elle a donné un titre : HERBST, ZEITLOSEN — Zeitlosen, ce sont les colchiques, mais cela signifie aussi intemporel… L’été indien s’étiole doucement, le soleil hésite sous la pluie, les âmes tremblent et je pense, comme vous tous aujourd’hui, à ceux qui ne sont plus, mais qui sont encore, quelque part, dans une aquarelle, un poème, un souffle, un souvenir, une oeuvre, et qui reviennent, comme le printemps après novembre.

Novembre, Victor Hugo

Quand Novembre de brume inonde le ciel bleu,
Que le bois tourbillonne et qu’il neige des feuilles,
Ô ma muse ! en mon âme alors tu te recueilles,
Comme un enfant transi qui s’approche du feu.

Le feu de novembre, pour moi, ce soir, ce seront 50 feux : ceux de 50 vidéos de mounir fatmi, présentées selon mon rêve sur 50 écrans vidéos, grâce à Barth Johnson. Une oeuvre impressionnante.

Magique : les corps de Vincent Lacoste, la sensualité de Céline Cadaureille

octobre 16, 2018

Vendredi 12 octobre, je vais pour la première fois à la Générale, lieu magique dans le 11ème arrondissement, pour rejoindre l’artiste Céline Cadaureille qui y expose deux sculptures, dans le cadre de la 7ème édition de ZOA festival de danse contemporaine. Ce 12 octobre, magique découverte, c’est Vincent Lacoste, le magicien du Relais qui propose une exposition « de corps tourmentés » : des corps mis à l’écart, séparés des mouvements de la société et du monde. L’Homme au Coin.

Il y a trois fois le mot « magique » dans le paragraphe précédent ? C’est normal… Vincent Lacoste est un magicien. Et Céline Cadaureille une sensuelle sculptrice. Clare-Mary Puyfoulhoux écrit : « Donner forme. Tordre à l’extrême. Aller jusqu’au bout, avant que ça ne s’effondre. Il faudrait, pour appréhender le travail, penser à l’arc qui se tend ou à la chair qui s’affaisse. Il faudrait aussi sentir sous la pulpe de ses doigts l’humidité de la terre, la douceur des plumes et le froid de l’acier. Acceptons ce corps édredon et ces masques qui hurlent… » Dans l’exposition éphémère, deux sculptures en dialogue, Le ventre mou (2016) et En cage (2017), étaient éclairées comme peuvent l’être les corps des danseurs, des sculptures prises sur le vif, suspendues dans leur mouvement. Si vous n’étiez pas là vendredi et que vous en rêvez… je vous accompagne volontiers dans l’atelier de Céline à Saint Etienne.

Quant à moi, je rêve désormais d’aller au Relais. Le Relais ? Mais c’est quoi ? Un lieu de création… Le spectacle vivant a besoin de lieux de création. Les compagnies accèdent peu à des outils de travail qui soient autres que des lieux de diffusion ou des lieux de location… au service des artistes… Le Relais se situe dans cet intermédiaire, en développant des résidences, c’est-à-dire des séjours de moyenne durée (deux semaines en général), pendant lesquels les artistes sont assurés de pouvoir réaliser un travail de qualité en profitant de la tranquillité d’un environnement rural… et des habitants… La curiosité des habitants aidant, des ouvertures au public sont organisées, dans un esprit de convivialité, de façon à partager les fruits du travail des artistes. Pensé comme un espace de répétition propice à la création, le Relais s’est vite ouvert à l’environnement humain dans lequel il se situe … ouvert à la jeunesse et aux autres publics… des résidences continuent à se développer en danse contemporaine, théâtre, musique, vidéo. Diverses actions auprès des foyers, des collèges, des personnes âgées, des personnes en situation de handicap, sont proposées, sous forme de stages, ateliers ou week-ends. Tout cela dans un esprit d’ouverture et de responsabilité partagée. Mais c’est où ? Facile : 1355 Route de la Voie Romaine, 76590 Le Catelier.

Magique je vous dis.