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La vie créative et les choses de la vie

février 4, 2023

Si souvent, on entend dire que la créativité des femmes est empêchée par les choses de la vie : il faut préparer les légumes, baigner les enfants, rendre le cadre de vie esthétique – quel qu’il soit et quelle qu’en soit l’esthétique désirée –, se faire belle aussi, veiller autant que faire se peut à la propreté et au confort, changer l’eau des fleurs, jeter à la volée les graines aux poules et ramasser les œufs ou ne pas oublier d’en acheter, sourire à la voisine, aimer, tant de choses… tant de choses de la vie. Et puis créer, peindre, sculpter, filmer, construire, écrire — se concentrer sur la vie créative. Mais comment est-ce possible avec ces mille petites choses qui toujours, distraient notre attention, nos mains, notre regard ?

Et si, en réalité, cette apparente impossibilité était une chance pour la créativité ? Et si, en réalité, notre énergie créative de femme se déployait grâce ces passages continuels d’un cerveau à l’autre, d’une attention à l’autre ? Et si cette capacité acquise d’abolir les barrières entre les gestes du quotidien et ceux de la création participait fondamentalement de notre créativité même, et de notre équilibre ? Ne serait-il pas bénéfique pour les hommes, pour leur épanouissement, leur souplesse, leur harmonie intérieure, qu’ils puissent avoir, eux aussi, accès aux « choses de la vie » sans qu’on leur raconte continuellement ce boniment : « Il faut te concentrer sur une seule chose pour “réussir“ » ?

Ringard ? Pour oser évoquer ici ce qu’il me semble percevoir en observant les artistes, hommes et femmes (je prépare justement une exposition intitulée « Couples »…), sans me faire traiter de paléoféministe néopatriarcale, j’ai posé la questions, aux jeunes femmes artistes qui m’entourent : « Ne trouvez vous pas en fait que cette possibilité que nous avons, de tout mélanger, est une chance pour nous ? Ne pensez-vous pas que nous devrions donner cette chance aux garçons aussi, au lieu de les chasser, toujours trop tôt, du gynécée, de notre paradis personnel ? » Elles m’ont répondu, oui, en réalité c’est peut-être bien une chance, autant qu’une charge – voire plus qu’une charge, m’ont-elles souvent dit.

Mais alors, cela donne-t-il une création « de femme » ? Peut-être. Une création, indubitablement, enrichie par les choses de la vie… Dans le cahier de laboratoire de Marie Curie, double prix Nobel, il est écrit quelque part, entre ses notes sur les kilos de pechblende traités ce jour là : « Irène a quinze dents aujourd’hui ». Irène Joliot-Curie deviendra elle aussi prix Nobel. Il ne s’agissait pas, ni pour Marie ni pour Irène, de « réussir ». « Réussir » est un concept appauvrissant, défini par la société actuelle essentiellement par l’argent et la visibilité. Non : il s’agissait de vivre, pleinement, leur vie créative de scientifiques et de vivre, aussi, non pas en parallèle mais en toute liberté, les choses de la vie. Une liberté dont les hommes semblent souvent privés, au profit de leur « réussite ».,

Il faudra que je reprenne et développe cette idée… comme il faudra que je reprenne aussi celle de la liberté de pratiquer l’IVG – que j’abordais ici, trop brièvement, le 28 janvier. Une idée depuis validée par le Sénat français. Ah cette France que j’aime, elle qui connaît si bien la valeur de chaque mot. Il s’agit d’inscrire dans la Constitution « la liberté pour la femme de recourir à l’IVG » et non pas le droit. Ni le devoir. Peut-être un jour s’agira-t-il d’inscrire, quelque part, dans notre éducation des garçons, leur liberté de vivre, oui s’ils le souhaitent, oui en toute liberté, avec la beauté des (petites) choses de la vie. Nous sommes tous des êtres en devenir.

Au delà du plafond de verre, retour à Platon

janvier 30, 2023

Mon amie Sophia Hiniadou Cambanis est avocate, conseillère en politique culturelle au Parlement grec, engagée, entre autres, pour la culture, les femmes – et le retour des frises du Parthénon en Grèce. Elle est justement en ce moment à Genève pour donner une conférence sur ce sujet : les frises du Parthénon. Depuis le début du XXe siècle, la Grèce demande officiellement la restitution sans succès d’une frise de 75 mètres détachée du Parthénon…

Sophia Hiniadou Cambanis parle aussi à Story Mentor, une association à but non lucratif qui explore la question du « plafond de verre ». Elle raconte « une histoire presque comme les autres, pour les filles qui rêvent de conquérir le monde.

« J’ai grandi dans une famille où les mêmes devoirs et obligations pesaient sur mon frère et moi. Nos rêves, nos aspirations et nos souhaits pour l’avenir ont été traités de manière égale et nous avons bénéficié des mêmes ressources pour déployer nos ailes. Notre éducation était basée sur l’idée de Platon – seul philosophe de l’Antiquité grecque à s’être préoccupé des droits des femmes – que les deux sexes devaient partager le même mode de vie, car la justice idéale suppose une société bien différente de celle qui existe. Dans sa Politia (dans le livre 5 de la République), Platon affirme que les hommes et les femmes peuvent tout aussi bien devenir philosophes, guerriers, gouverner et remplir toutes les fonctions requises par l’État – la seule différence étant que les femmes sont plus faibles que les hommes. Une proposition en totale contradiction avec la distinction magistrale de la vie en deux sphères, la sphère publique, qui appartient aux hommes, et la sphère privée, qui appartient aux femmes, théorie adoptée par les principaux philosophes et intellectuels même à l’époque moderne. 

Oui, j’ai grandi dans un monde idéal, créé par des anges. Non, je n’ai pas atterri brusquement. Chaque défi, chaque obstacle, je l’ai affronté à travers la même lentille. Celle de l’égalité, consciente de la diversité et de la complémentarité des sexes. Il est important de pouvoir se regarder dans le miroir en sachant que l’on s’est battu équitablement. »

Une story qui souligne une fois de plus l’importance incontournable de la manière dont nous éduquons nos enfants, filles et garçons, pour la société de demain : nous assurer au quotidien que leurs rêves, leurs aspirations et leurs souhaits pour l’avenir soient traités de manière égale et qu’ « iels » bénéficient des mêmes ressources pour déployer leurs ailes.

Pour lire l’article original en grec, cliquer ici.

Pour la liberté, pour la vie, par l’art

janvier 28, 2023

Agata Wieczorek est née à Lodz en Pologne en 1992, est diplômée de l’École de cinéma de sa ville natale et a passé deux ans au Fresnoy (2020-2022, promotion Marie Curie). Son film de première année, intitulé Growing, est tout à la fois d’une esthétique parfaite et d’un engagement politique bouleversant. 

Growing parle d’accouchement, de grossesse et de son interruption volontaire. L’avortement est pratiquement interdit en Pologne et comme toujours, lorsque les décisions qui concernent leurs propre corps sont inaccessibles aux femmes, le drame prend toute sa place : l’interruption de grossesse alors, au lieu d’être accompagnée comme il se doit, dans des conditions médicales permettant des soins adéquats et caring à la femme concernée, se pratique encore et toujours à l’aiguille à tricoter – ou équivalent.

Les femmes et les hommes (de très nombreuses femmes notamment aux États-Unis) qui s‘opposent à l’avortement se disent « pro-life ». Il y a là selon moi un abus sémantique grave, une usurpation de l’engagement pour la vie. Tout d’abord, a contrario, on n’est pas « pro  avortement ». Je suis activement, fermement engagée pour la liberté – et la qualité – d’accès à l’interruption de grossesse volontaire. Ceci n’équivaut pas à être « pour » l’avortement. Personne ne souhaite avorter à large échelle ! Promouvoir la liberté des femmes de disposer de leur corps, voilà en réalité un engagement pour la vie. Pour la vie de la femme d’abord. Pour la qualité de sa vie, physique et psychologique, dont dépendra la qualité de la vie des éventuels futurs enfants. Une femme qui ne veut pas avoir d’enfant ne saurait être utilisée, contre son gré, pour la survie de l’espèce et au nom d’une vie hypothétique qui va à l’encontre de celle de la femme en question. Avant toute chose, le corps des femmes, comme celui de hommes et des enfants, leur appartient. C’est même la seule propriété privée inaliénable. Pour la liberté des femmes ? Pour la vie – pour leur vie.

Le fœtus imaginaire expulsé par le corps de la femme dans Growing est déformé par la contrainte. La contrainte sur le corps n’est pas « pro-life ». Une possibilité de vie dont le corps-hôte ne veut pas n’est pas encore une vie et la contrainte ne saurait « accoucher » de la vie. Je le dis en connaissance de cause, moi qui ai adoré être enceinte à quatre reprises, qui ai trouvé l’accouchement jouissif et qui ai pratiqué une interruption volontaire de grossesse pour des raisons médicales qui n’auraient jamais été validées dans la Pologne d’aujourd’hui.

La philosophe et critique d’art Claire Margat vient de consacrer un magnifique article de deux doubles pages au travail d’Agata Wieczorek dans ArtPress (févier 2023), soulignant les références savantes, intellectuelles et esthétiques de l’artiste. 

Lauréate au Fresnoy du Prix Analix Forever en 2021, Agata Wieczorek s’est aussi vu attribuer pour Growing le Premier prix au Festival international du court-métrage de Rennes en 2022. Elle a par ailleurs une œuvre photographique étonnante, portant notamment sur le « self-portrait in disguise » et a exposé aux côté des plus grandes, Nan Goldin, Cindy Sherman…

Et en ce moment à la galerie, vous pouvez visionner un autre film d’Agata (un extrait, ici). Vous pouvez également venir à sa rencontre : elle sera en résidence à Analix Forever du 25 février au 12 mars. Contact pour un éventuel RV, ici.

Grâce à vous tous

janvier 12, 2023

Artistes je vous aime ! Et ce week-end, pour RAINBOW UTOPIAS, vous venez de partout pour partager art et singularités à Analix Foever, merci !

De partout : Dimitris Dimitriadis de Thessalonique, Eva Magyarosi et Marianne Csaky de Hongrie, Agata Wieczorek de Pologne, Gianluigi Maria Masucci de Naples, Véronique Caye de Paris, Céline Cadaureille de Saint Etienne, Lee Yanor de Tel Aviv, Werner Widmer d’Athènes, JiSun Lee de Corée, Mimiko Türkkan d’Istanbul, Sarkis et tous les autre en pensées… et les musiciens, Mauren Brodbeck, Ileana Muñhoz et Nikias Imhoof, et Philippe Langlois, et la 46ème artiste de l’exposition RAINBOW, Nathalie Rodach, qui vient de loin, à pied… de Chênes Bougeries avec ses âmes dans ses bras, une « foule », une foule de sculptures mystérieuses et émouvantes qui trouvent leur place pour un temps dans le jardin de la galerie… jusqu’à ce que la foule se déplace, pour un autre jardin, parce que vous aurez été touchées, touchés, par ces âmes que l’artiste fait vivre, de la nuit des temps et pour l’avenir bientôt… 

Ce matin, Mimiko Türkkan aide Nathalie Rodach à installer son œuvre, ses œuvres, dans la terre hivernale où commencent à poindre perce neiges et crocus… la vie de la terre, la vie des âmes.

Amoureux de l’art je vous aime ! Venez tous ce week-end, merci ! It is about sharing, and love, and peace. 

Pour le programme détaillé du week end, cliquez ici.

Dans « Le corps du texte », un appétit inextinguible de vivre

janvier 8, 2023

Depuis que nous nous somme rencontrées à Toulon autour de Moi la Grue, Maryvonne Colombani me fait l’honneur de régulièrement chroniquer mes livres. Elle inaugure un nouveau blog, dans lequel elle parle de La Favorite mieux que je n’oserais en rêver…

 La favorite… On s’amuse à rechercher sur un plan de Paris le lieu éponyme du dernier texte de Barbara Polla, une brasserie au style vintage, hantée par nos souvenirs de cinéma et de mythes littéraires. Il y a dans l’atmosphère de l’endroit un parfum du café de Flore et de ses tables où se croisaient les intellectuels, Sartre, Beauvoir et tant d’autres… 

Elle est attablée, écrit, solitaire et solaire. On ne sait si écrire participe à une mise en scène de l’attente ou s’il s’agit de l’essence même du personnage. Une femme, l’auteure peut-être en une subtile mise en abyme, pressent les « souvenirs des femmes qui étaient assises ici, il y a presqu’un siècle, juste après la guerre ». Magie d’être vivante au monde, « vivante dans la vie », dans la sensation de son corps. Demain, il sera poussière et sa fragrance poétique sans doute vibrera encore dans les rues de Paris, perceptible aux jeunes femmes futures. La narration à la première personne nous plonge au cœur d’une pensée qui se plaît à muser dans ses souvenirs, noue des ponts avec le présent, se love dans les mots. L’écrit est le lieu où la vie se tisse, prend chair. Et c’est une histoire d’amour et d’érotisme et de poésie surtout, de création, premier sens du poème, et de transmutation tandis que le mirage du verbe réorchestre l’instant. Peuplé de références, le texte ondoie entre Nadja d’André Breton, Sido de Colette, les contes cruels de l’enfance, Barbe-Bleue, Aladin, Musset, Mallarmé, Victor Hugo, Anna de Noailles qui notait « mes livres, je les fis pour vous, ô jeunes hommes, et j’ai laissé dedans, comme font les enfants qui mordent dans les pommes, la marque de mes dents » … C’est dans les livres que la narratrice mord pour y laisser la marque de ses dents. La réalité hésite alors entre la présence prenante des héros des romans, Fantine, Marius, Jean Valjean et celle de la « vraie vie ». À la lecture répond l’écriture, « l’émotion éminemment sensuelle » qu’elle procure. « L’écriture m’envolait tel un vent d’orage »… Certes, il est question de sexe, d’amour, de femmes aux trajectoires libres, Mara, Sirine, d’hommes, Lev qui peut être un avatar de Barbe-Bleue, de mort, de mémoire, de traces laissées de nos existences, de politique, de la place des femmes dans le discours officiel (le prénom pour les femmes, Hilary, Benazir, le nom pour les hommes, Mitterrand, Eisenhower, Sarkozy…), mais la matière du livre est au cœur de tout cela, une écriture qui doit pénétrer les âmes, les sujets, « chaque mise en route vers l’écriture est un mécanisme de pénétration progressive » mais est liée aussi à une création « par tous les trous du corps » revendiquée par Valère Novarina (in Le Théâtre des paroles).

La prose se meut en vers libres, ou l’inverse, dans une dialectique des corps désirants, des corps qui exultent. L’expertise du médecin qu’est aussi Barbara Polla apporte son regard précis, son ancrage au monde. Un univers multiple où les êtres comme les langues livrent chacun leur propre richesse. Pas de mythe de Babel, mais un appétit inextinguible de vivre. On se laisse porter par ce texte foisonnant avec délices. « Écrire voluptueusement, multiplier les mots, les emprunter sans les rendre, les cloner, les muter, les faire boîter comme j’aime à le faire… » nous dit la narratrice. Secret d’une puissance créatrice toujours vivace et humaine, profondément.

Que vive l’anarchie !

janvier 1, 2023

Oui nous sommes en 2023 et l’anarchie s’avère plus importante que jamais. L’anarchie ? La violence, le désordre, la destruction, le chaos ? Pas du tout. L’anarchie, c’est L’ordre moins le pouvoir [1]. Anarchie vient du grec « a » – le a privatif – et « archos », le pouvoir. En anarchie, il n’y a pas de pouvoir. Ce qui n’empêche qu’il y ait des devoirs. Ainsi disait Bakounine : « Toute éducation rationnelle n’est au fond que l’immolation progressive de l’autorité au profit de la liberté, le but final de l’éducation devant être de former des hommes et des femmes libres et pleins de respect et d’amour pour la liberté d’autrui. »[2]

« En première approximation, l’anarchisme est une théorie politique au cœur vibrant de laquelle loge l’idée d’anti-autoritarisme, c’est-à-dire le refus conscient et raisonné de toute forme illégitime d’autorité et de pouvoir … une idée impardonnable, un idéal inadmissible pour tous les pouvoirs. On ne l’a donc ni pardonnée ni admise. » (Baillargeon)

L’anarchie (ou l’anarchisme ?) se base sur un amour passionné de la liberté. Des relations librement consenties, avec nous-mêmes d’abord (ce que j’appelle l’autonormie), puis avec l’autre, avec les autres, sont probablement seules aptes à assurer une organisation harmonieuse de la société, tenant compte de ce que Kropotkine appelait « l’infinie variété des besoins et des aspirations d’un être civilisé » –  cette infinie variété dont l’exposition « Rainbow » (Analix Forever, jusqu’à début février) offre un échantillon.

Je sors de la lecture d’Aucun de nous ne reviendra, de Charlotte Delbo, résistante française déportée à Auschwitz, et entre les larmes que fait couler cette lecture, je me questionne : Mais qu’est-ce qui a rendu cela possible ? Comment avons-nous laissé advenir les camps, et les tranchées et l’esclavage et l’asservissement des femmes ? J’en reviens toujours au pouvoir, à sa manipulation et à sa hiérarchisation. Les camps sont impensables dans l’absolu, mais ils ont existé. Ils ne sauraient exister en anarchie. En anarchie il n’y a que la puissance. Et la puissance donne, et se donne. Elle n’avilit jamais.

Je nous souhaite à toutes et à tous une année d’anarchie et même, au-delà de 2023, des années de liberté, d’amour de « l’infinie variété » et de paix.

Ce post est dédié tout spécialement à l’artiste turque et boxeuse Mimiko Türkkan qui s’occupe de mon blog et me disait ce matin à l’aube : « Parle-nous de douceur… ». Rien de plus doux que l’absence de pouvoir.


[1] Normand Baillargeon, L’ordre moins le pouvoir : Histoire et actualité de l’anarchisme, Agone, 2008.

[2] Mikhail Bakounine, Dieu et l’État, Éd. Mille et Une Nuits, 2000. (NB. j’ai rajouté et des femmes)

Pourquoi la poésie

décembre 29, 2022

Parce qu’elle est infinitésimale. 
Parce qu’elle résiste au capitalisme.  
Parce qu’elle reste invendable.
Pour l’herbe entre les pavés. 
Parce que Charlotte Delbo, qui dit
qu’elle est une arme pour témoigner
qui laisse l’ennemi désarmé
et ramène le lecteur
au secret de lui même.
Parce que son rythme nous emmène
Et dans le rythme les mots

vont au delà des mots
ils deviennent sensations 
ils battent en brèche
les stéréotypes langagiers

Il faut lire la poésie à haute voix
dès l’aube et dans la rue
et dans les vols de nuit
et lire la poésie
solitaire partagée
au lit à haute voix
sur les scènes du monde
alors, parfois, il advient que les mots

les mots deviennent paroles

La poésie est sans message
elle ne dit pas elle ne dit rien
elle est 
et nous
elle nous porte en nous
là où se niche l’indicible
elle révèle l’occupation
les bas fonds et la boue 
inhumaine des tranchées
puis les larmes
infinitésimales

la poésie

Les arcs-en-ciel d’Orianne Castel

décembre 19, 2022

Orianne Castel est philosophe et peintre.
En peinture, la « forme grille » est son motif de prédilection. Elle utilise des couleurs pâles, peu contrastées, des poudres. Elle tient en équilibre des procédés picturaux qui se sont opposés au décours de l’histoire de l’art, dit-elle. Elle sait tout de ces procédés que j’ignore encore.

Et elle écrit. La lecture de son journal éclaire de mille feux violets et jaunes la sophistication de son travail plastique. Le 3 décembre, le jour du vernissage de RAINBOW, elle écrit dans ce journal :

En attendant de rentrer à mon atelier et de tester les effets de l’ajout du fixatif entre la première couche et la seconde couche, j’ai effectué une composition mêlant une grille jaune recouverte de violet sur un fond violet recouvert de jaune à une grille violette recouverte de jaune sur un fond jaune recouvert de violet. Ce n’est pas inintéressant mais il faudrait que je recommence avec un pinceau plus étroit que celui que j’ai ici de façon à vraiment incruster la première couche de poudre dans le papier. C’est à refaire plus précisément et avec un papier de bonne qualité mais j’aime beaucoup cette idée de double annulation.

Pour RAINBOW – qui se veut une célébration de toutes les diversités –  elle a réalisé l’œuvre parfaite. Deux cadres de formats carrés, de petite dimension : un diptyque. Dans chacun de ces carrés, un papier sur lequel elle a dessiné des carrés. Et à l’intérieur des carrés, elle a peint des carrés blancs. Les carrés des deux cadres ne sont pas de la même dimension. La couleur de la peinture des deux parties du diptyque n’est pas identique. Celui qui regarde doit s’approcher, pour comprendre les nuances. Toute la diversité est là, dans la nuance. Certains carrés ne sont pas aussi carrés, pas aussi blancs que les autres. Mais il faut tous les célébrer. Orianne Castel a pris l’arc-en-ciel au pied de la couleur et réalisé l’œuvre la plus discrète peut-être et la plus pertinente de l’exposition.

© Orianne Castel

À peine rentrée de l’exposition d’Ali Kazma au Nouveau Musée National de Monaco, où Kazma montre pour la première fois deux vidéos inspirées du travail d’Orhan Pamuk, je ne puis m’empêcher de comparer les carrés… Orhan Pamuk écrit essentiellement sur du papier quadrillé. Ali Kazma filme les carrés d’Orhan Pamuk. À travers les medias, à travers les images, au travers des créations : le carré. La grille sans fin dans laquelle s’inscrit notre diversité. 

© Ali Kazma, photogrammes de House of Ink, vidéo HD, trois écrans, couleur, son, 2022

La diversité, en nous-mêmes d’abord

décembre 4, 2022

« Je me contredis ? Bien sûr que je me contredis ! Il y a foule en moi ! » écrivait  le poète américain Walt Whitman. Ainsi pensait aussi Céline Cadaureille, quand cet été elle a commencé à faire des masques en grès moulés – estampés – sur son visage. Des masques tous différents les uns des autres, comme toute cette foule en elle.

Et elle écrit :

Être là, ne plus être là…
Être autre, ne plus être soi
Fouiller dans la terre les formes qui deviendront solides
Presser la pulpe de mes doigts contre la surface de mon visage 
Chercher à comprendre s’il s’agit bien là de… mon visage ?
Insister pour estamper les reliefs de celui-ci, ou… de celle-là ?

Je suis l’union de deux gamètes
Je suis la fusion de la chair et du sang
Je suis la terre et l’eau, un composant de cette composition
Je peux devenir tout et rien… être multiple
Vertige d’une ombre qui m’entraine dans la matière

Dans le cadre de RAINBOW, Céline Cadaureille a proposé une performance inédite, inouïe, poétique et sculpturale : comment se fait la face du masque, face contre face.

Et Céline Cadaureille conclut :

Nous sommes de la magie
Nous sommes encore de la magie
Nous sommes toujours de la magie.

Céline Cadaureille, Face(s) contre face, grès émaillé, 2022

Hier soir un magicien…

décembre 3, 2022

Oui, un magicien venu des forêts de Lille, de la forêt de Saint Amand peut-être — Saint Amand, un ami de Sainte Barbara — a laissé derrière lui des brassées de ballons blancs sortant des fenêtres de l’Atelier AMI et envahissant la cour intérieure de la galerie.

Souvenirs de famille est le titre de l’une de ses photographies qui honore RAINBOW de sa présence, et c’est aussi le titre de l’installation éphémère de Charles Pétillon. Les ballons qui sortent des fenêtres évoquent ces souvenirs de famille croisés — Analix Forever n’avait-elle pas montré la première installation de ballons — blancs eux aussi — de Martin Creed dans les années 1990 ? Et Charles Pétillon ne loge-t-il pas en ce moment dans l’atelier de la peintre AMI ?

Souvenirs à partager, transmissions et filiations, photographies, installations … venez voir ce week end, avant que le magicien ne reparte vers ses forêts lointaines ou d’autres déserts, porter de la beauté et de la légèreté ailleurs dans le monde (en Chine notamment, il travaille avec mon amie la magicienne Magda Danysz) et ne revienne au printemps enchanter Genève de ses photographies et de ses installations, avec sa Baguette Magique et son Igloo Mobile (titres de ses oeuvres).