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LOVES STORIES

septembre 29, 2016

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À l’entrée des Photaumnales, la photographie d’un poème en flammes. Un poème écrit en lettres de paille serrée, dont certaines sont déjà consumées, posé sur un support en bois, dans un paysage désertique. Un manifeste, en quelque sorte.

 

L’AMOUR EST L’ENERGIE REVOLUTIONNAIRE

DONT LA RELIGION N’EST QU’UNE OMBRE PÂLE

ET LA LOI UN PATRIARCHE PRIS DE PANIQUE

L’AMOUR EST EN NOUS LA LUMIERE TEMPORAIRE

QUI NOUS SAUVE CHAQUE JOUR DE NOUS-MÊMES

ET NOUS SAUVE POUR TOUJOURS

DE LA RELIGION ET DE LA LOI

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La liste des photographes, qui nous ont habitués à espionner les baisers, les regards, la tendresse, le désir, la curiosité, le bonheur, la danse, l’espoir constitutif des histoires d’amour est longue, et compte, parmi les plus mythiques, Henri Cartier Bresson, Robert Doisneau, Elliott Erwitt, Léon Herschtritt, Peter Turnley, Man Ray. Mais qu’en est-il du regard porté par les artistes contemporains, voire à peine émergents, sur les « Love stories » ? Comment leurs photographies peuvent-elles nous guider dans une réflexion plus large et renouvelée sur l’amour, dans toute sa complexité et sa contemporanéité ?

Loin de restreindre le champ ouvert par la question amoureuse, « Love Stories » le démultiplie. Sans s’interdire les représentations traditionnelles qu’inspirent notamment les thèmes de la passion et des liens majeurs entre les êtres – éros, agapé, philia – les Photaumnales sont aussi l’occasion de se confronter à des images rendant compte de formes d’amour moins convenues, et moins souvent mises en forme photographiquement : amours déviants, de l’animal, des dieux, de soi, des choses, du sexe enfin.

Si les artistes ne cherchent pas à théoriser l’amour en tant que tel, l’Amour avec un grand A et un grand angle, ils nous font en revanche partager leur amour irrépressible des images, et c’est bien là la première des « Love Stories » de ce festival : l’amour des images. Mais quelles images, pour quelles histoires ? Que nous raconte-t-on ? Et de quelles philosophies de l’amour les photographes de Photaumnales 2016 se réclament-ils, même s’ils n’en profèrent aucune ?

  

L’amour du lointain

Au-delà du manifeste de Robert Montgomery, univoque comme se doit de l’être un manifeste, et qui place l’amour sur le trône de la révolution, la première impression sera celle de l’équivoque, de l’ambiguïté, de la perte, de l’inquiétante étrangeté d’un amour qui résulte avant tout de la projection sur un objet, ou un sujet, d’une altérité inaccessible. L’on pourrait croire que les photographes se réfèrent à Friedrich Nietzsche, lorsque le philosophe affirme préférer l’amour du lointain à l’amour du prochain. Le prochain, c’est nous. Nous en différent, nous en mieux, ou en moins bien. Le lointain, c’est l’Autre dans ce qu’il a d’absolument étrange. « Unheimlich », d’un autre monde.

Comme dans le cas de Sandra Hoyn : dans son histoire, l’Autre est inanimé : c’est une poupée. Inanimée vraiment ? –, alors qu’elle est entourée de tant d’attention, de tant de soins, d’une compréhension douce-amère pour son état de « chose » dégradable (mais ne le sommes nous pas tous, nous aussi, dégradables, nous les « vivants » ?). N’est-ce pas plutôt d’un Autre « réanimé » qu’il s’agit, illuminé par un amour qui ne se veut pas d’autre objet que cette autre là, totalement autre mais parée de tous mes sentiments ?

©Sandra Hoyn

©Sandra Hoyn

L’amour du lointain encore, lorsqu’un Shaun Gladwell nous raconte en images son amour d’enfance, un amour qu’il n’a jamais rencontré(e) puisqu’elle était cette icône télévisuelle dont tant de garçons des années 1970 sont « tombés amoureux » : Tripitaka. Tripitaka ? Un jeune moine héros-héroïne de la série TV culte japonaise intitulée Monkey, le rôle étant joué par l’actrice Masako Natsume. La « love story » de Shaun Gladwell est à fleur de peau : Tripitaka fut son tout premier amour, un amour ambigu, passionné, inoubliable, « jouée » par Masako Natsume, une légende, emportée à l’âge de 27 ans par une leucémie. Tripitaka désormais ancrée dans la mémoire de l’artiste, dans la mémoire de son corps d’enfant s’éveillant à l’amour, a laissé en lui cette empreinte si profonde que laisse l’amour fou, une empreinte, et une mémoire, à la fois physique et psychique : l’empreinte d’un autre que l’on ne connait ni ne connaîtra jamais autrement qu’à travers l’image et les projections intimes dont on la recouvre.

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©Shaun Gladwell

L’amour des images, pour Gladwell et tant d’autres : l’amour « projeté » sur elles et en elles, au prisme des rétines des photographes et de leur désir de voir et de montrer. De partager.

 

Le désir-manque de Platon, le désir-joie d’Aristote

Le désir, manifestation de l’amour, correspond, selon Socrate et Platon, au manque. Il ne s’agit pas de ce que l’on appelle classiquement « l’amour platonicien » (un amour sans contrepartie physique, sexuelle) – non, c’est bien de l’amour « manque » dont il s’agit, d’incomplétude. Ce que l’on n’a pas, ce que l’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour, affirme Platon dans le banquet. Mais à cet amour-manque, à ce désir qui appelle la complétion, par fusion avec l’autre prédestiné, à cet amour dont l’existence même se voit menacée par sa réalisation, sa satisfaction peut-être possible, les photographes de « Love Stories » préfèrent l’amour aristotélicien.

Pour Aristote, aimer, c’est se réjouir de l’existence de l’autre. Et c’est bien ce que font les photographes : se réjouir de l’existence des photographiés, de la plus lumineuse des manières. Se réjouir de l’existence de leurs sujets, fussent-ils objets. En toute logique, la photographie elle-même se réjouit et jouit de ce qu’elle nous montre : l’image n’est pas là pour combler un manque (sauf peut-être celui du temps), elle est là pour affirmer l’existence par la représentation, pour fixer cette existence fut-elle d’un instant seulement, la figer et la faire durer tout à la fois, pour que nos yeux émerveillés, amoureux des images, puissent y revenir, encore et encore – et en jouir à notre tour. Et c’est bien ainsi que, tout comme l’amour, les images nous « nourrissent ». Joie des images !

 

Volo ut sis

Saint Augustin : « Amo: volo ut sis. » (« J’aime : je veux que tu sois. »)

De l’amour entre deux personnes, sous toutes ses formes, euphorique comme amer, nous parlent, entre autres, Hannah Arendt et Martin Heidegger, dans leur échange de lettres et de pensées philosophiques et amoureuses. La citation que Heidegger fait de Saint Augustin, à propos de l’amour : Volo ut sis, « Je veux que tu sois », « je veux que ce qui est aimé soit ce qu’il est », marqua Hannah Arendt qui fera sa thèse de doctorat en philosophie sur le concept d’amour dans les écrits de Saint Augustin (thèse intitulée « Le Concept d’amour chez Augustin », sous la direction de Karl Jaspers). L’amour devient cette « grâce incalculable » qui, selon Heidegger, dicte « cette affirmation suprême et insurpassable : je veux ton existence » (lettre à Hannah Arendt, 1925).

Ainsi parlent aussi les photographes, qui disent à leurs modèles : « je veux que tu sois ». Dans ce même sens, exactement : je veux que ce qui est aimé (de moi le capteur d’image) soit tel qu’il est fondamentalement, dans son incarnation, de façon à ce que l’histoire que je raconte (moi le montreur d’image) parle de ce que j’aime, de ce que j’ai perçu, non modifié par moi, mais « rendu » tel quel, dans son existence propre. Volo ut sis.

Sandra Hoyn, encore elle, aime la manière dont son sujet aime sa poupée. Elle veut que son sujet soit tel qu’il est. Et elle réussit, sans jamais nous montrer le visage de l’homme amoureux d’une idée incarnée et en respectant pleinement la discrétion, voire le secret dans lesquels il a choisi de vivre pour se protéger de l’incompréhension, à nous emmener dans sa « Love Story » poignante. Poignante parce qu’elle nous dit tout de la difficulté d’être deux, comme de la nécessité d’être deux, de la puissance de la projection et de l’absolue solitude à n’être qu’un, et ceci quel que soit l’autre qui existe avec nous, réel ou fantasmé, de corps ou d’image. Le spectateur se met à aimer l’homme qui aime la poupée – voire à aimer la poupée elle-même, elle aussi. Grâce à la photographe, le partage de l’histoire d’amour a bel et bien lieu, aussi étrange soit cette dernière.

 

De la disparition du photographe au profit de sa Love Story

Pour rendre un tel partage possible, le plus souvent, le photographe se doit de disparaître. Et faire disparaître avec lui, d’une certaine manière, son style, sa personnalité d’artiste, son nom même. Pour que tous gardent gravés dans leur mémoire l’amour de la poupée, il est utile, dans l’immédiat, que personne ne se souvienne de Sandra Hoyn.

Cette disparition est l’une des clés du travail de Ali Kazma. Surtout connu pour ses vidéos, Ali Kazma est aussi photographe, et l’auteur d’une immense série de plus

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©Ali Kazma

de 8000 photographies de livres, de manuscrits, de reliures, de tous les métiers, les techniques et les lieux qui ont à voir avec le livre. Dans le cadre d’un projet initialement réalisé avec Céline Fribourg (Editions Take5, Genève), l’artiste parcourt l’Europe et photographie l’une de ses grandes amours : les livres. Ces livres dont il dit qu’ils « font partie de ma vie. Je ne saurais imaginer la vie sans eux. » Et qu’il les aime « parce qu’ils sentent bon, parce qu’ils sont à la fois assez grands et assez petits pour tenir dans mes mains et dans les tiennes. Ils sont comme un organe de mon corps. Ils sont des corps eux-mêmes. » Mais là encore, la « Love Story » prend directement corps entre le livre et le spectateur, en omettant le photographe au profit de l’objet, le noble objet sujet de la passion : le livre. Et que le livre exulte !

Le spectateur devient le témoin privilégié de la rencontre entre le photographe et son sujet. Pour que cette interaction directe advienne, le photographe, une fois encore, se doit de quitter la scène.

 

J’aime à toi

 Chez Anders Petersen, par contraste, l’importance de la rencontre entre le photographié et le photographe est prépondérante que c’est bien cette « Love Story » là, celle du sujet et de son biographe, que l’on retrouve dans ses images. Et le J’aime à toi (selon Luce Irigaray) est l’un des secrets de la beauté intense des photographies d’Andres Petersen. Il aime « à toi ». Comme on pense « à toi ». Alors que le « Je t’aime » platonicien signifie en vérité : « Tu me manques, je te veux », un « je t’aime » qui demande tout, puisqu’il demande le sujet aimé même, le « Je t’aime » aristotélicien, ou spinoziste, ou « petersenien » se contente d’affirmer « Tu es la cause de ma joie, je me réjouis à l’idée que tu existes », sans nécessité ni même désir de possession : il s’agit d’aimer l’existence de l’autre dans toute son autonomie. J’aime à toi : j’aime ce qui nous rassemble mais aussi ce qui nous éloigne et l’écart qui nous permet, dans l’espacement nécessaire à la rencontre, de devenir qui nous sommes et, potentiellement, de nous approcher d’autrui sans empiéter son territoire. À toi – sans appropriation, sans possession ni perte d’identité.

Le regard de Petersen est toujours « à toi » : il ne demande rien, n’indique rien, ne réclame rien des sujets qu’il photographie. Leur existence unique suffit à remplir de joie le photographe et son objectif et, au-delà des images de ce « à toi », le spectateur qui se voit pris lui aussi dans ce regard tout entier donné à l’autre.

Comme l’écrivait Paul Ardenne en 2013 (À propos d’Andres Petersen, J.H. Engström & P. Ardenne, Éditions de l’œil, 2013) : « Le bon portraitiste est en l’occurrence celui qui laisse toute sa chance au sujet : sa chance à exister, à paraître pour soi, à “être“, d’un point de vue ontologique… S’il montre bien, dans chacune de ses images, quelqu’un, il rend compte aussi en filigrane d’une substance aussi mal photographiable que peut l’être l’aura, ici la “chaîne aimantée“, aurait dit le Platon de Ion, qui relie le modèle à son photographe et, par extension, au spectateur qui se saisit en fin de course du portrait. » Anders Petersen, photographe de la « philia » et de la solidarité.

N’est-ce pas ainsi que la photographie la plus noble aime ses sujets : sans rien demander en retour ? La photographie, fondamentalement aristotélicienne – et « irigarayenne ». La Photographie, dans sa grandeur, aime « à toi ». Elle affirme que l’image est et reste tienne, avant tout, autonome même dans le partage.

 

J’aime à moi

Parmi les « Love Stories » des Photaumnales, certaines sont profondément empreintes de narcissisme. Le narcissisme ? Indispensable amour de soi, amour premier, permettant tous les autres. Comment aimer l’autre si l’on ne commence par éprouver l’amour de soi – sur soi ? Seuls l’amour et l’estime de soi permettent la construction d’une image de soi adéquate, valorisante et « juste » à la fois. Critique et bienveillante. Ce « narcissisme », qui n’en est pas vraiment un est, dans le cours normal du développement de l’enfant, « assisté » par ses parents et ses proches. On aime l’enfant, on l’admire, et il se construit naturellement, alors, une image « aimable » de lui-même, à défaut d’être admirable. Selon le peintre français Jacques Coulais (1956-2011), l’amour parental est « la potion magique dans laquelle on se doit de tomber tout petit, potion magique qui nous permet non seulement de nous aimer nous-mêmes, mais aussi d’aimer l’amour. »

Dans les cas où ce « narcissisme assisté » ne peut se réaliser, la photographie peut proposer une alternative en termes d’ « assistance narcissique », reflétée en partie dans la production délirante de selfies ou, mieux, dans la construction de soi par la photographie artistique. Voilà l’une des lectures possibles de l’extraordinaire travail, ludique et poétique, de Rebecca Russo et G. H. Rabbath, I woke up in Beirut. Pendant plusieurs semaines, le photographe G.H. Rabbath a suivi son modèle, Rebecca Russo (psychothérapeute à l’origine de l’utilisation de la vidéo d’art dans le diagnostic et le traitement de maladies psychologiques et de suites opératoires diverses – http://www.videoinsight.it/) dans toutes ses activités quotidiennes, réalisant jusqu’à 700 clichés par jour. Une manière folle, par l’accumulation des images, et ironique aussi, pour la psychothérapeute, d’explorer, de construire sans relâche et d’affirmer sa propre identité de jeune femme intellectuelle, seule et libre dans une ville qui lui est étrangère.

Ce que j’appelle ici le « narcissisme assisté » par la photographie rejoint le concept d’une affirmation de « ma valeur humaine, puisque l’on m’aime ». À cette assertion cependant (ma valeur humaine, puisque l’on m’aime), je serais tentée de répondre : « mon existence, ma condition humaine, puisque j’aime ». Et ceci, que j’aime dans la souffrance ou dans la joie ou, plus naturellement, dans les deux. Une joie et une souffrance puissantes, poétiques, créatives, vivifiantes.

« L’amour (tout comme la photographie, me permettrai-je d’insérer dans la citation d’Ortega) parvient à cette dilatation virtuelle vers l’objet, et s’occupe à une tâche invisible, mais divine, la plus active qui puisse être : il s’occupe d’affirmer son objet. » (Jose Ortega y Gasset, Études sur l’amour, Rivages Poche, 2004). Un objet qui peut être moi-même. J’aime à moi.

 

Comme un appétit de beauté

Dans ses Études sur l’amour, Ortega cite Laurent le Magnifique, qui, selon l’auteur des Etudes, définirait l’amour comme un appétit de beauté. « Love Stories » ne peut que donner raison à Ortega comme à Laurent le magnifique : l’amour de l’image n’est rien d’autre que cet appétit là. La beauté classique des photographies d’amour au masculin dans des lits aux drapés somptueux de Mads Nissen clame cet appétit. Les photographies des jeunes filles en fleurs de la jeune Morgane Callegari tout autant.

Il en va de même dans les œuvres de Pierre et Gilles. La méthode des duettistes – Pierre photographie, Gilles retouche la photo obtenue à la peinture – produit des portraits uniques, « photographies-tableaux » qui mélangent esthétique, kitsch, icône sucrée et finement sexualisée, glamour et références à la culture populaire et qui renvoient toujours à un mythe. Le mythe de la beauté et de l’amour. De la beauté nécessaire à l’amour, « cet acte centrifuge de l’âme qui va vers l’objet en un flux constant et qui l’enveloppe le réchauffe et le fortifie en nous unissant à lui » (Pfänder cité par Ortega). L’acte centrifuge de l’âme vers l’objet est encouragé, stimulé, appelé par la beauté de ce dernier – ou la beauté de son image. Ou encore, par son étrangeté. Étrangeté des visages, des corps, des situations, des modèles. Jusqu’au delà de la mort ?

©Pierre et Gilles

©Pierre et Gilles

 

Bulles d’amour

 

Le peintre Jacques Coulais, déjà cité plus haut, estimait que l’amour est un toujours un acte de liberté. « Devant le désir amoureux, disait-il, devant la passion, tu peux toujours fermer la porte, refuser d’être amoureux. Tu ne peux peut-être pas inventer le sentiment amoureux de toutes pièces, mais tu décides si tu veux te rendre disponible, ou non. Soit tu ouvres la porte au sentiment amoureux, soit tu le refuses. Tu te laisses envahir, ou au contraire tu te protèges. Si tu te laisses envahir, bien sûr tu peux te retrouver en difficulté, seul sur ton rocher dans la tourmente : la disponibilité amoureuse, c’est aussi un sport de haut niveau, tout comme l’art. Les artistes et les amoureux sont tous deux de grands sportifs avec un même besoin de disponibilité totale… ». Pour lui comme pour d’autres, l’amour, l’histoire d’amour, est donc une question de choix. Les amoureux choisissent leur bulle, ou la refusent. Parfois c’est la réalité aussi, inattendue, qui va faire exploser la bulle.

Les danseurs de Malick Sidibé, dans leur bulle de complicité en mouvement, paraissent intouchables. Elus pour danser, prêts à accueillir l’autre. Ils semblent nous dire, de leurs pas légers, parfaitement accordés, de par leurs sourires aussi, qu’aimer c’est laisser l’autre dans sa liberté d’être et faire don de soi à l’autre. L’amour comme don : valeur « anéconomique », telle qu’elle l’est aussi chez Levinas : ouverture à l’autre, responsabilité, altérité, emprise acceptée du destin d’autrui sur soi-même. Les pas de l’un se glissent dans les pas de l’autre.

Gianni Motti, lui, en fait de « Love Story », nous montre deux adolescents sous un olivier à San Giminiano, en Toscane… une douceur, une sérénité presque bibliques : l’olivier, le ciel bleu, la brise toscane, la jeunesse en fleurs… Mais sur le T-shirt jaune du garçon il est écrit « Gianni Motti Assistant ». Cela ne pouvait pas être aussi simple. Nous sommes le 11 septembre 2001, et à New York les Twin Towers sont en train de s’effondrer. Comment le savoir, en cet après-midi ensoleillé de douceur, en pleine campagne italienne ? Comment accueillir l’amour et la réalité quand la seconde vous jette indument hors de la « bulle d’amour » ? Selon Nietzsche, l’amour à suivre serait l’amor fati des latins, celui qui nous fait accepter nos destins au sein d’une réalité faite aujourd’hui plus qu’hier de devenirs et de chaos.

©Gianni Motti

©Gianni Motti

Dans une société de plus en plus liquide où les liens subissent une extrême dilution, comme l’affirme le sociologue contemporain Zygmunt Bauman, quelle place donner à l’amour aujourd’hui ? Une question d’autant plus passionnante que le nombre de photos envoyées par WhatsApp, skype, mms ou placées sur Facebook, Instagram… entre amoureux notamment augmente constamment. Que nous dit de nous, de notre besoin d’amour et d’histoires à raconter, à nous raconter aussi, ce frénétique désir de « se photographier », « s’exposer » – exister ? Les bulles d’amour seraient-elles en train d’éclater, ou de se liquéfier en raison de la friction trop constante à la réalité, y compris la nôtre propre ?

 

La photographie, sociologie jouissive de l’amour

Finalement, ce que nous montre « Love Stories », ce que nous montrent les images, les photographes et l’usage même de la photographie ou plutôt des différents types de photographies, c’est l’amour de l’amour, l’amour des images, l’amour de l’autre et in fine, l’amour de la vie, un amour tellement grand que tel la joie nietzschéenne, il englobe même la mort.

La photographie donc, aristotélicienne par essence même, se réjouit de l’existence de l’autre, de chaque histoire à raconter, et nous invite à la table du festin. La photographie se réjouit de l’existence du monde, qui lui donne sa fonction d’archivage du temps, de magnification de la beauté, de représentation de la réalité, de transformation du regard. Ici, par et pour l’amour : les « Loves Stories » des Photaumnales nous arrivent parfois du lointain intérieur, parfois d’un extérieur étrange, d’un monde qui entrouvre, pour nous, ses bulles et fait miroiter ses manques. Les images ne sont là ni pour combler les manques, ni pour adoucir l’étrangeté, mais pour leur propre joie à exister.

 

Les images se réjouissent de nous donner à voir. Volo ut sis.

 

BARBARA POLLA, COMMISSAIRE ASSOCIÉE

 

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Un week end à Paris – Se souvenir de la lumière

septembre 26, 2016

Samedi matin, je prends le train pour Paris. J’ai rendez-vous avec mes amis Ronald Asmar, qui est libanais, et Romain Jordan, pour une visite de l’exposition « Se souvenir de la lumière » des artistes libanais eux aussi Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, au Jeu de Paume, une visite guidée par Khalil Joreige lui-même. La lumière, dans leurs yeux. Ils travaillent ensemble, m’explique Khalil, par nécessité partagée. Et ils parlent chacun de « mon exposition » comme dans un couple uni on parle de « mon fils, ma fille ».

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Paris baigne dans la lumière de septembre. Se souvenir de la lumière. Khalil nous explique, nous raconte le Liban et son histoire si particulière, la rémanence des images, la mémoire… Nous sommes fascinés, par tout ce que nous disent les images non révélées ou à peine révélées, qui semblent nous arriver de la nuit des temps ; fascinés par la cohérence de l’exposition, par la générosité des artistes… Archéologie de notre regard, Le Cercle de confusion, Les disparus, Cendres, Je veux voir, J’ai regardé si fixement la beauté, En attendant les Barbares … les titres des oeuvres sont comme un poème que l’oeil va creuser, longtemps, longtemps… Marta Gili, directrice du Jeu de Paume depuis 2006, souligne, entre autres, la rencontre, dans ces oeuvres, de la vidéo et de la poésie, ces deux formes artistiques qui changent notre perception du monde.

En attendant les Barbares ? J’entends la voix de Bernard Khoury, l’architecte libanais que j’avais invité en 2011 à Genève nous parler d’Architecture émotionnelle.

Ici il récite Cavafis.

Pourquoi cette inquiétude tout d’un coup ?
Et cet émoi ?
Comme les visages sont graves !
Pourquoi les rues, les places se vident elles si vite ?
Pourquoi chacun rentre-t-il chez lui la mine soucieuse ?

Parce que le jour s’achève
Et que les Barbares ne sont pas venus
Et certains qui arrivent des frontières
Assurent qu’il n’y a plus de Barbares

A présent qu’allons nous devenir sans Barbares ?

Se souvenir de la lumière : Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ont filmé des plongeurs – ou plutôt des « couleurs » – des hommes qui coulent. Le couleurs et la lumière, un foulard et le plancton, le souvenir de la lumière, ce qui reste après qu’elle s’éteint dans les fonds marins, les tanks échoués sur ces fonds, les corps des migrants échoués dans nos mémoires.

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© Joana Hadjithomas et Khalil Joreige & Jeu de Paume

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© Joana Hadjithomas et Khalil Joreige & Jeu de Paume

Joana : J’utiliserais le terme de fragilité. Nous sommes convaincus qu’une oeuvre d’art doit avoir une fragilité essentielle…. L’oeuvre d’art, par sa fragilité, doit être capable de s’échapper.
Khalil : Nous voulons sortit du discours, pour qu’advienne la parole. 
 
Elle s’échappe, sans aucun doute. Une fragilité puissante.
 
Le soir, Ronald et Romain m’invitent dîner. Nous parlons de l’exposition. Du Liban, de l’art, de l’avenir. Du vin. Du bonheur de boire. De la beauté de l’amour et de l’amitié, si forte, qui nous lie tous les trois. De la musique. Se souvenir de la musique, aussi.
 
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© Romain Jordan

 
J’ai entre les mains un cadeau de Bénédicte Montant : I am broke but I am happy. Les deux sont vrais !
 
Dimanche ? Dimanche je dois finir mon livre, Femmes hors normes (titre de travail). Le hors normes ? Ah, bientôt je vous dirai… J’écris, donc. Je relis Les Identités meurtrières d’Amin Maalouf. je fais une sieste. Je mets un point final et j’envoie le texte à Odile Jacob. L’amour hors normes, entre autres. Nous parlons avec Khalil d’Etel Adnan, poétesse et artiste libanaise, et de son livre que Joana aime tant : « Le prix que nous ne voulons pas payer pour l’amour ». Il faut lire ce qu’en dit Joana dans Le Monde. Etel Adnan contre le chaos du monde.
 
L’amour et l’art et la fragilité. Se souvenir de la lumière.

À Anglet avec Abdul Rahman Katanani

septembre 23, 2016

À la Mairie d’Anglet, où son Jardin d’Oliviers se mêle à la douceur des arbres et des fleurs du patio, Abdul Rahman Katanani a expliqué aux étudiants en art que chacun d’eux était unique et qu’ils devaient trouver en eux ce qu’ils avaient d’unique pour en faire leur art. Regarder autour d’eux, utiliser les matériaux qui les inspirent : car chacun a besoin d’un matériau spécifique dont il va tomber amoureux. La création, une histoire d’amour. Pour Abdul Rahman Katanani, le fil de fer barbelé.

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Et plus tard, le soir, nous sommes allés sur la plage, à la rencontre des oeuvres de la Biennale, avec Alexandre D’Huy et Elaine Tin Nyo – et nous y avons retrouvé, entre autres, les migrants de sable d’Andrea Mastrovito…

 

 

« Aux arts, citoyens ! » – à la mairie d’Anglet

septembre 16, 2016

 

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Conférence de Barbara Polla à 11h samedi 17 septembre à la Villa Beatrix Enea – Centre d’art contemporain Anglet.

Dans le cadre du vernissage du « Jardin d’Oliviers » d’Abdul Rahman Katanani.

Plus d’informations, ci-dessous.

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Le Livre sur les Quais, mon dernier coup de coeur de blanc de poing dans le mur

septembre 8, 2016
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Avec Marianne Grosjean et Alain Maillard

Pour visionner la vidéo, rechercher #FATALEPOLLA.

Et au confessionnal, avec Stéphanie Hochet, Thierry Mertenat, Cédric Pignat, Frédéric Vallotton et Marianne Brun

J’ai beaucoup aimé L’Eloge du Chat (de Stéphanie Hochet) et Cédric Pignat qui nous explique pourquoi il a tué cette si belle jeune femme rencontrée un soir à Edimbourg… Mais mon préféré : Thierry Mertenat nous parlant de son livre sur les pompiers. Un livre sur les pompiers ? Improbable… mais il fut enthousiasmant. D’ailleurs je suis en train de lire son livre – bon pas sur les pompiers – mais sur La vie secrète du Diogène. Magnifique.

Moi j’ai parlé de l’importance d’abattre les murs, dans notre cerveau – ces murs qui sont nos prisons les plus dures. Et voilà qu’une jeune auditrice, lectrice attentive et futée, me demande : « Très bien d’abattre les murs – mais vous, Madame, quels murs abattez vous en ce moment ? » J’ai dû réfléchir quelques secondes. Les murs que j’essaie d’abattre au quotidien ? Ceux qui me séparent des autres. Ceux qui se mettent en place, immédiatement, droits et hauts, entre moi et ceux que je n’ai pas envie de rencontrer, ceux que je trouve laids, méprisants, méchants, stupides, malodorants, dangereux … vite le mur se construit sans même que je ne m’en rende compte et m’empêche de voir que les laids sont beaux aussi, les méprisants amoureux, les méchants émouvants, les stupides pleins d’humour, les malodorants sexy, les dangereux passionnants…

Pour abattre ces murs là au quotidien, la vigilance doit être constante.

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Les pompiers selon Mertenat                                             © Pierre Abensur

 

Barbara à Morges, le livre sur/ les quais

septembre 2, 2016

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Demain… THE DEVIL HAS NO HELMET

août 31, 2016

Chères Amies, chers Amis qui lisez mon blog et peut-être mes livres…phpThumb_generated_thumbnailjpg oui demain, vernissage dans ma galerie Analix Forever, mon menu repaire 2 rue de Hesse, de la première exposition personnelle de l’artiste australien Shaun GLADWELL en Suisse (vous vous souvenez peut-être de sa vidéo avec les kangourous, montrée en 2010 dans ma galerie d’alors, rue de l’Arquebuse)

Je serais ravie de vous accueillir tous au vernissage, ce d’autant plus que Shaun Gladwell m’a donné ses images pour la couverture de mon dernier livre, 25 os + l’astragale, publié chez Art & Fiction.

Analix Forever is proud to present the first solo exhibition in Switzerland of Australian-born, UK-based artist Shaun Gladwell.

For Shaun Gladwell, movement comes first. From skate to bike and surf to plane, Gladwell experiments every gesture. Movement, driven to its extreme, becomes a perfect moment of stupefaction. And to further magnify movement, Gladwell slows it down, in a neo-romantic approach to mastering time.

The works presented at Analix Forever include video and photography, drawings and objects.
The major recent video work by Shaun Gladwell, entitled Skateboarders vs Minimalism (2016, commissioned by Catriona & Simon Mordant), will be shown as video street art. In this video, the high-flying skaters Rodney Mullen, Hillary Thompson and Jesus Esteban slide and jump in the Torrance Museum in Los Angeles, confronting themselves to sculptures by Donald Judd, Carl Andre or Tony Smith, the immobile presence of which competes for attention with the twirling figures of the skaters. Photographs and objects are shown along with Skateboarders vs Minimalism: John Baldessari’s edition skates, modified and signed by Shaun Gladwell, become unique pieces.

Shaun Gladwell is currently studying for his pilot’s license: another way to master gravity. In the video I also live at one infinite loop (2011), Gladwell films himself strapped in the cockpit of a military jet fighter (L39 Albatros) over Australia’s Hunter Valley, helmet in place and camera in his hands, struggling to hold it steady. Like a bird

In 2013, Shaun Gladwell was commissioned by the Rotterdam Opera House
 to create the scenery for a single performance 
of Wagner’s Flying Dutchman. This production owes to Bill Viola’s vision, particularly in the omnipresence of water – but is also filled with Gladwell’s own obsessions and romanticism, from water to fire, from stilts to wings, from birds to helmet.

Indeed, the helmet is prominent in Gladwell’s world: an instrument of concealment, an exoskeleton that masks man’s fragility, seeking to bind body and mind together and to protect life. The helmet/exoskeleton becomes a “generic head”, a style, an exercise of dissimulation and assimilation to a group, and a symbol for identity, departure and solitude.

In “The Devil has no Helmet”, the helmet in one hell of a state.

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© Shaun Gladwell