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Zehra Dogan

mars 5, 2019

Zehra Dogan a été libérée. La nouvelle est partout.
Mais qui est Zehra Dogan ?

Née en 1989 au sud de la Turquie, d’origine kurde, diplômée de l’Université de Dicle (l’un des plus anciens établissements d’enseignement du sud-est de l’Anatolie), Zehra Dogan est journaliste et artiste, longtemps rédactrice de JINHA, une agence d’information kurde dont la rédaction était entièrement composée de femmes – mue par le désir, entre autres, d’ « informer des réalités “au travers d’un prisme de femme”. » Mais l’agence JINHA est fermée en octobre 2016 par le gouvernement turc, Zehra Dogan emprisonnée, et la publication d’Özgür Gündem, un journal turco-kurde qui était lu dans la prison des femmes où Zehra Dogan vivait, également suspendu.

Réaction de Zehra Dogan : « Nous n’avons plus de journal ? Nous allons créer le nôtre. » Et Zehra Dogan de créer un journal entièrement réalisé à la main, illustré de ses dessins, version manuscrite d’Özgür Gündem. Et en prison, Zehra Dogan poursuit ses créations, dessins et écriture, envers et contre tout : « Pour dessiner, je produis des matériaux avec des aliments et déchets. Je transforme en un travail artistique le sang des règles dont la société a une perception de dégoût. Je produis des peintures avec plein de choses, le vert avec de la roquette, le jaune avec du curcuma, le marron avec le café, le bleu avec le chou rouge, le blanc avec l’aspirine et d’autres couleurs avec la peau des grenades, les déjections d’oiseaux, du dentifrice… Les pages des journaux, vêtements, lingeries deviennent mes toiles. Et mes pinceaux sont faits de plumes d’oiseaux et de cheveux. Finalement, à l’extérieur, je n’ai jamais eu autant de matériel… Je suis dans l’abondance, je ne souffre pas de manque. » Dans le livre réalisé par Laurence Loutre-Barbier en France grâce à l’évasion concertée de dessins et de textes de Zahra Dogan, cette dernière écrit : « Je détruirai les prisons avec mon stylo et mon pinceau. » Et encore : « Énoncer les mots est la plus grande des actions. Ne nous taisons pas. »

Dans mon livre à paraître prochainement chez Odile Jacob (le 2 mai ; présentation le 3 mai au Salon du Livre de Genève), intitulé Les Nouveaux Féminismes, je parle de Zehra Dogan au chapitre du « Féminisme qui fait ». Qui fait, même en prison. Formidable leçon de courage et de persévérance que nous aura donnée celle qui fut, en 2018, l’une des lauréates du prix du « courage en journalisme ».

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La scène représente

mars 4, 2019

La scène représente, autour de la pièce de Fabrice Melquiot

La scène représente, autour de la pièce de Fabrice Melquiot

Avec J’ai pris mon père sur mes épaules, Fabrice Melquiot nous offre une intemporelle épopée. Intemporelle parce que Melquiot s’inspire de l’Énéide de Virgile ; intemporelle aussi parce que ses personnages humains si humains pourraient venir aussi bien du futur que d’un présent si présent que certains ne le supportent pas. Intemporelle encore parce qu’en cours de route – au cours du temps – le fils du début de la pièce devient adulte et peut-être bientôt père à son tour (faut-il rappeler que le fils de l’auteur se nomme Énée). Intemporelle parce que la mort est là, toujours, physiquement présente, sur le plateau, à regarder le temps qui ne passe pas.

Épopée parce qu’elle ne finit pas. Après une heure et demie de spectacle, nombreux sont les moments où le spectateur pourrait se dire : « ah, quelle belle fin ! » Mais non, ce n’est pas la fin. Nous ne sommes pas dans la temporalité du drame, qui se referme sur lui-même, mais dans celle de l’épopée, justement, qui continue, qui se poursuit, sur scène et en nous, sans fin. Et après toutes les fins magnifiques avec lesquelles Melquiot aurait pu boucler la boucle, mais qu’il a volontairement écartées, le voici qui nous laisse, sur un fil tendu, avec la perte et « les arbres courbés par le vent », au bord de la route, avec un mort de plus que nous n’aurons pas vu mourir.

Une non-fin, parce que « finir » ce serait, justement, « échouer, éteindre, gâcher, gaspiller, dilapider, démolir, ruiner, dépouiller, oublier, s’effacer, disparaître » (extrait de la dernière tirade d’Anissa, qui nous dit aussi : « t’as pas compris ».) En effet, on n’avait pas encore compris qu’il n’y aurait pas de fin et que nous ne pouvions quitter le théâtre qu’en emportant les personnages avec nous. Pour qu’ils poursuivent en nous leur ou plutôt notre intemporelle épopée.

En quittant la tour de banlieue qui continue de tourner sur elle-même telle une planète, nous sommes donc contraints à prendre avec nous les personnages de l’Énéide de Melquiot. À les emporter sur nos frêles épaules. Parce que ses personnages forment une communauté, qui est aussi la nôtre : une communauté d’amour. Ils sont pétris d’égoïsme, façonnés par les difficultés inhérentes à la vie, qu’elle soit des banlieues ou des palais, ils sont hantés par la lassitude, la maladie, la finitude, la disparition, mais ils s’aiment. Ils s’aiment d’un amour qui par moments nous étreint au plus profond, tandis que Melquiot déconstruit toute bien-pensance, toute complaisance, tout sentimentalisme. Tout est là, savamment déconstruit, sous les yeux de la mort, insignifiante. La mort qui est là sans être là, sans que les personnages ne la voient et parfois même nous, nous l’oublions, et pourtant elle est toujours présente, toujours au bord, à la frontière, entre la vie et la fin, entre l’espoir et l’adieu, entre le far-west et le retour, à la fenêtre.

Mais si l’épopée est intemporelle, Énée, lui, est ancré dans le temps, dans le passage de l’adolescence à l’âge adulte : formidable Maurin Ollès qui, soir après soir, passe d’une certaine insignifiance du début (on se demande presque ce qu’il fait là) à l’humanité incarnée. Qui lui permet, à la fin, de se réclamer de l’insignifiance. Énée, le fils, s’épaissit, se charge : il devient. Et nous avec lui. Nous devenons humains au fur et à mesure que nous faisons nôtre l’impérieux éloge de la perte que Melquiot nous sert comme il nous sert le banquet de Didon (poulet aux olives, bavarois aux fruits rouges, avec de la bière, beaucoup de bière), comme il nous sert la descente aux enfers et en prostitution, comme il nous sert le saccage de Troie de Virgile sous forme d’un improbable tremblement de terre (« Yen a pas chez nous, des tremblements »), comme il nous sert le vol, non pas du baudrier de Pallas, mais des 2743 euros d’économies qui devaient servir au voyage. Et bien sûr, le voyage, quoiqu’il en soit, car il n’est pas d’épopée sans voyage.

La scène représente

« Une chose
Avec des gens dedans
Muets
Mourants
Effarés
Une chose
Avec ça dedans
Ce qui vient d’arriver »

La scène, mise en scène par Arnaud Meunier, représente la poésie contemporaine des hexamètres dactyliques de Virgile.

J’ai pris mon père sur mes épaules

Texte de Fabrice Melquiot ; mise en scène d’Arnaud Meunier ; production : La Comédie de Saint Étienne ; avec : Rachida Brakni, Riad Gahmi, Vincent Garanger, Nathalie Mater, Bénédicte Mbemba, Maurin Ollès, Frédérico Semedo Rocha et Philippe Torreton. Actuellement au Théâtre du Rond-Point.

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La cathédrale vers vous s’avance

février 26, 2019

Extrait de Victoire

… un jour où Rouen fut invité à l’Université Amiens pour un cycle de conférences, Louise me demanda d’aller revoir la cathédrale d’Amiens. Elle me parlait de l’évêque bâtisseur, Evrard de Fouilloy, des architectes, Robert de Luzarches, Thomas de Cromont, des tailleurs de pierre. Elle me fit même lire «Cathédrales pierres vivantes» de Roland Cluny, un écrivain dit religieux, publié au début des années 50, un livre qu’elle avait trouvé au Thé Majuscule, minuscule librairie-salon de thé à l’ombre de la cathédrale de Rouen. D’Amiens, Cluny dit que ses pierres sont vivantes «pour la raison péremptoire que votre âme en fournit le grain». L’âme de Louise? Une illusion vitale. Au nord, sur le portail de Saint Firmin – venu d’Espagne et traversant la Gaule du IVème siècle pour avoir finalement la tête tranchée à Amiens – les douze signes du zodiaque sont incarnés par l’amiénois: en décembre, sous le Capricorne, il tue son cochon gras; en mars il bêche sa vigne, en avril chasse le faucon, en mai s’assied près des églantiers en fleurs, puis viennent à la ronde la fenaison, la moisson, la cueillette, les vendanges, les semailles. Le porche central, lui, est livré aux vertus et aux vices. Aux vices surtout, plus inspirants: une femme frappe violemment de son pied le ventre de son échanson, le moine apostat jette son froc aux orties, la folie dévore une pierre, un lièvre met en fuite un chevalier…  Au sud, buisson ardent, toison de Gédéon, verge d’Aaron, fuite en Egypte. Tout un peuple de pierre. Avec plantes, animaux, anges, hôtes de la terre, nuages oiseaux reptiles séraphins démons élus damnés têtes couronnées auréolées mitrées, la cathédrale vers vous s’avance.

Pour écouter Victoire, lu par son auteure…

© Ornela Vorpsi

« Barbara Polla a écrit ici un roman de la possession. Raconter une histoire, c’est prendre sur les personnages un pouvoir sans limites. La vraie possession en l’occurence n’est pas physique ou mentale, elle est dans l’écriture qui refaçonne les âmes, décide des destins, élève ou rabaisse. Pour le lecteur, en revanche, quel plaisir de se sentir ainsi possédé de son plein gré ! » Pascal Bruckner

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Fonder tout ce qui n’existe pas encore

février 20, 2019

Le 1er février 2019, Frank Smith présentait au Centre Pompidou, dans le cadre de Hors Pistes, son dernier film, Un Film à jamais, qui rejoint la série de ses Films : Le Film des questions, Le Film des visages, Le Film de l’impossible, Le Film du dehors et Les Films du monde – et peut-être un jour Le Film de l’horizon. Cet horizon si présent dans Un Film à jamais qu’il pourrait bien appeler Frank Smith à nous le donner à voir encore.

Comme une rencontre avec Gina Pane alors, Situation idéale : Terre-artiste-ciel. Rencontre entre le trait vertical de l’homme, de la femme, et  la ligne horizontale, de l’horizon. Rencontre avec L’Amour de Marguerite Duras, tandis qu’ « À l’autre bout de la plage, le long de la digue, la marche a repris. » Mais si L’amour de Marguerite Duras aura été l’une des inspirations initiales d’Un Film à jamais, au tout début de la pensée de sa conception, en cours de travail le film s’en est distancié pour devenir totalement « smithien ».

Un Film à jamais, réalisé en séquences de durée toutes identiques (de 2’45’’ (durée totale 98’), tournées à Lanzarote puis dans la Baie de la Somme, rejoint, tel un palimpseste, Le Film des questions. Un palimpseste enrichi par les questions que pose Un Film à jamais et par la revivance de la voix de Garance Clavel qui nous questionnait déjà dans Le Film des questions, écho féminin, ici, de la voix de Frank Smith lui-même. Deux voix d’une étoffe similaire, joignant la douceur des inflexions à la radicalité des adresses. On se frotte à la rudesse des plans.

  • ET QUE VOIT-ON EN REGARDANT AINSI À TRAVERS CE LANGAGE ? QUE VOIT-ON AINSI EN PÉNÉTRANT DANS L’ÉPAISSEUR DU MONDE ?
  • C’EST COMME SI LE RÉEL ET L’IMAGINAIRE COURRAIENT L’UN DERRIÈRE L’AUTRE, ALORS ?

Le film s’ouvre sur des images de fin du monde, dans une lumière éblouissante, une fournaise étouffante, le chant affolé des oiseaux et autres fauteurs de sons : allons-nous survivre dans cette épaisseur physique ? La lumière monte, ouvre, montre l’espace qui grandit et nous croyons discerner peu à peu, indiscernable d’abord, une maison peut-être, inhabitée sans doute – qui pourrait habiter là ? – réelle ou imaginaire ? Il faudra revoir le film pour croire savoir… Nous sommes dans une sculpture de lumière, où étouffer en beauté. On regarde longtemps la lumière.

PASSER D’UNE PHRASE À UNE AUTRE PHRASE, C’EST TOUJOURS ARRIVER AU LANGAGE, NON ?

La langue comme prison – la langue comme liberté. Pour que la langue-prison devienne langue-liberté,  pour ouvrir une fenêtre dans le réel, s’en échapper et s’y ancrer à la fois, il faut « arriver au langage » – il faut le recréer. C’est ce que tente Frank Smith avec chaque nouvelle parcelle de son œuvre : réinventer le langage. Avec une telle efficacité qu’on peut désormais parler « Frank Smith ». Commencer par remplacer je, nous ils, par on. Remplacer tous les points par des interrogations. Écouter la musique de la voix. Ouvrir de nouvelles fenêtres : traverser la montagne plutôt de la surmonter.

UNE QUESTION COMME UNE MONTAGNE À̀ SURMONTER : QUOI ENCORE, QUOI ICI ENCORE, QUOI MAINTENANT ICI ENCORE ?

Cela ne fait désormais plus aucun doute : Frank Smith a inventé Frank Smith, le langage de Frank Smith, un langage de mots et d’images, un nouveau langage, une nouvelle « languimage », que l’on peut apprendre, reprendre, comprendre. Le film le dit : IL FAUT REPRENDRE, IL FAUT RECOMMENCER. Il faut fonder tout ce qui n’existe pas encore. Frank Smith a accouché de Frank Smith, dans le bruit du vent et des vagues, le vent qui bat le monde.

CE N’EST PAS LA POÉSIE QUI FAIT LA POÉSIE, nous dit encore Garance Clavel. C’est Frank Smith qui fait la poésie. LA FORCE DU DÉSIR, OUI.

POUR POUVOIR RECOMMENCER, QU’IL RENAISSE DE LUI, L’HUMAIN, SI VOUS VOULEZ.

UN FILM À JAMAIS

Un film écrit et réalisé par Frank Smith
Avec Garance Clavel et Julien Monty
Voix Garance Clavel et Frank Smith
Mise en situation chorégraphique François Laroche-Valière Image et montage Arnold Pasquier

Mixage Ivan Gariel
Chargé de production Thomas Peyres

Production Les films du Zigzag, avec l’aide du Centre Pompidou,

Paris, 98’, 2019

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J’aime les Curiosités Contemporaines

février 7, 2019

Eva Magyarosi, Tundra


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Nicolas Etchenagucia & Barbara Polla

En conversation avec Eva Magyarosi

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Tundra ? Le titre de la vidéo originale d’Eva Magyarosi présentée dans l’exposition « Récits privés » (Paris, 2019) renvoie à la signification originale du mot tundra, qui évoque une montagne nue, une montagne dénuée d’arbres, une montagne vue de dos. Ce paysage, combiné au son de la nature (musique de Mihaly Vig), se confond, selon l’artiste, avec les instincts indomptables qui nous animent tous dans notre vie d’enfant. À partir de ses expériences primitives, les enfants d’Eva Magyarosi (l’enfant en elle) construisent leur propre monde intérieur et leurs mécanismes de défense.

Au début de la vidéo, un magnifique troupeau galope dans la montagne désertique sous une étoile noire à la fois séduisante et inquiétante. Le regard de Tundra – Tundra est aussi le prénom du personnage principal de la vidéo, un prénom volontairement non genré – suit des yeux les animaux et s’attarde sur le plus beau, le blanc, le plus scintillant au coeur du troupeau. Qui sont ces animaux énigmatiques ? Chevaux, cerfs, chiens ? Avec son âme d’enfant, Tundra écoute, attentivement, et attend patiemment que quelque chose se passe. Dans ses yeux, des instincts meurtriers se mettent à briller. Comme pour embrasser la créature magique, passionnément, il lance ses flèches qui vont transpercer le bel animal, sur le corps duquel Tundra va s’étendre. Par ce lancer de flèche et la mort de l’animal, Tundra s’empare de la douloureuse réalité de l’âge adulte, de toute sa sensualité, de ce que l’on appelle les péchés, incarnés ici par les abeilles et la souris, désormais libérés des plaies infligées.

À un moment de la vidéo, la possibilité d’un bonheur apparaît. C’est le jardin coloré. Mais l’enfant Tundra, après avoir cheminé dans la roue (allégorie de la naissance), aux prises avec sa propre mère hagarde, décide de sortir de l’image du Paradis et trace au couteau son propre chemin. Dans l’oeuvre d’Eva Magyarosi, le moment onirique suggérant la possibilité d’une vie heureuse cohabite toujours avec le terrible sentiment de l’inéluctabilité de la mort.

À ce stade, Tundra semble se rapprocher d’un être femme. Ses pensées voyagent dans des géographies liées à l’imagination féminine. D’autres enfants naissent, des jumeaux peut-être, et une troisième, encore liée par un cordon de sang. « Récits privés » s’il en est !

La main est également très présente dans Tundra. Nous faisons l’expérience des choses les plus élémentaires avec nos mains. Elles nous emmènent vers des expériences pour le moins ambiguës : la main peut, à la fois et en même temps, être « bonne » et « mauvaise » : elle connaît le toucher angélique, la sensualité la plus folle, tout en étant capable de la plus grande cruauté.

Finalement, des nombreuses blessures de Tundra émergent des pointes aiguisées qui deviennent des flèches. La forme des flèches se métamorphose en une étoile noire. Tundra est héroïquement fier/fière de retrouver les carcasses des animaux vaincus, au moins jusqu’à ce que l’étoile noire finisse par engloutir entièrement sa forme – son existence. L’étoile noire, pour l’artiste, est le symbole de nos rêves, de notre monde intérieur. L’accablante et irrésistible ombre noire dont elle est porteuse fait référence à l’ineffable et douloureuse vérité que nous tirons, encore une fois, de nos « Récits privés » – « Elle nous appelle à nous battre pour nos idées, même si nous savons qu’elle représente aussi l’expérience du mal », explique Magyarosi, pour qui anges et démons sont frères et soeurs.

L’étoile noire ?

Inéluctable sortie de l’enfance.

On peut en mourir – ou passer à autre chose.


Actualités d’Eva Magyarosi : 07 AU 17/02 – ÉVA MAGYARÓSI – RÉCITS PRIVÉS – 24 BEAUBOURG PARIS

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Bleu blanc rouge et jaune

février 5, 2019

Les «gilets jaunes» et la France au travail

OPINION. Si je pouvais changer une seule chose en France, je changerais la loi sur le travail, écrit Barbara Polla, écrivaine et ancienne conseillère nationale genevoise

Bleu blanc rouge et jaune. J’aime la France, même en quadricolore. Je l’aime d’abord, et depuis toujours, pour sa culture. Mais par culture, je n’entends pas seulement ses musées, ses centres d’art, partout dans le pays – car s’il est un domaine dans lequel les Français, qui sont en général réticents à son égard, appliquent activement la décentralisation, c’est bien dans la culture – non, j’entends aussi, ou peut-être surtout, sa culture du débat social. Je ne connais pas d’autres pays où les questions de société, et notamment les questions de liberté et d’égalité – selon leur devise – soient ainsi constamment analysées, débattues, mises et remises sur le métier du travail politique. La France a la conscience aiguë que tant que la question fondamentale des inégalités ne sera pas réglée, le pays ne dormira pas tranquille. Un immense travail intellectuel est produit au quotidien, pour alimenter les réflexions de tout un chacun. L’écriture est à la France ce que le tea time est à la Grande-Bretagne: le lieu de toutes les initiatives. Un premier livre sur les «gilets jaunes» vient déjà de paraître: ce livre est une action, qui amène les «gilets jaunes» partout, de la rue aux salons, de la province à la capitale, du vent des carrefours de la France dite profonde à l’ensemble du monde francophone et au-delà.

La France a un autre passé

Alors, me direz-vous, si la France réfléchit tant, comment se fait-il qu’elle ne trouve pas les solutions à ses problèmes? C’est que les problèmes ne se règlent pas une fois pour toutes. Qui mieux que nous, Suisses, avec notre formidable système démocratique, avec la prolixité et la lenteur de nos débats parlementaires, sait que la vie citoyenne est en continuelle contradiction? Qui mieux que nous sait que la voix de chacun compte et doit être intégrée aux débats? Je me réjouis d’entendre parler, en France, de référendum, de débat national, de changement.

Mais encore? La France a un autre passé que le nôtre. Un passé de monarchies, un passé de révolutions, de terreur aussi, d’une violence parfois inouïe. Qui a oublié la Vendée? Avec cet ADN-là, la vie politique française ne saurait être un long fleuve tranquille. Et puis, cette réalité dont je ne sais vraiment dire comment elle s’est cristallisée: les bas salaires. Je crois savoir qu’une infirmière, en région parisienne, gagne 1300 euros par mois. Comment fait-on pour vivre avec 1300 euros par mois alors que l’on exerce l’un des métiers les plus nécessaires, les plus engagés, les plus solidaires? Eh bien, on met un «gilet jaune».

Travailleur ou salarié?

Alors, si je pouvais changer une seule chose en France, je changerais la loi sur le travail. Une majorité de Français n’aiment pas leur travail – mais restent, dans des postes où ils sont malheureux, des années, parfois des décennies. Parce que la mobilité professionnelle fait peur. Dans la loi française sur le travail, le travailleur est un «salarié». En Suisse, c’est un travailleur. Le travailleur a quelque chose à donner: son travail. Il a une valeur de production, une valeur d’échange à négocier, constamment. Une dignité. La même dignité que le donneur d’emploi. Le salarié a d’abord quelque chose à recevoir: son salaire. Sémantique, me direz-vous? Certes, mais les mots pèsent lourd. Celui dont il est dit qu’il travaille pour recevoir perd la notion de la valeur de ce qu’il donne et le plaisir à produire, perd même la notion de la communauté des travailleurs: réaliser quelque chose ensemble. J’aime le terme de «collaborateurs»: «co» pour le labeur ensemble, comme le covoiturage – mais en France, «collaborateurs» ne fonctionne pas, pour d’autres raisons historiques. Il faudrait trouver un nouveau terme pour le partage du labeur, entre travailleurs et donneurs d’emploi, qui mette tout le monde sur le même plan de dignité, qui reconnaisse autant l’importance et la beauté de créer des emplois que l’importance et la beauté de fournir un travail. Il faudrait que les mots créent un monde où les donneurs d’emploi soient respectés comme les travailleurs souvent acharnés qu’ils sont, avec leurs compagnons de labeur, et réciproquement. De cela, la France est loin encore.

Le plaisir à travailler, à donner de soi, à créer du mieux-être pour les autres, le plaisir de care, tous ensemble, quand on gagne 1300 euros par mois? Les «gilets jaunes» ne vont pas résoudre cette problématique-là. Mais ils focalisent l’attention sur ce point essentiel. Et en attendant, la France vit, crée, aime, débat, réfléchit, mange, boit, innove, crée encore, se bat, s’amuse et danse. En beauté et en amour, multicolore, arc-en-ciel, la France s’écrit.

Pour lire l’article sur le site du Temps, cliquer ici

(Auto)portrait de l’artiste en jeune femme : tout reprendre à zéro

janvier 31, 2019

Rachel Labastie, « Des Forces », Editions Macula, Espaces Editeur Artgenève, 30 janvier – 2 février.

Barbara Polla insiste sur un aspect essentiel de l’oeuvre de Rachel Labastie : l’artiste « comme James Joyce se concentre sur son monde intérieur. Un monde intérieur riche d’expériences et de questionnements que l’on devine violents ». Et d’ajouter « elle ne nous révèle pas les « choses » qui lui sont « arrivées » mais nous parle de leur perception. » La créatrice les évoque en sculptant en ce qui élargit contextualisation et psyché. Si bien qu’il n’existe plus de frontière entre le monde réel et expérieur voire entre le monde conscient et inconscient (personnel et collectif).

Une telle traversée ramène aux temps primitifs. Avec différents matériaux et reliques vernaculaires Rachel Labastie crée un monde en perte d’orientation pour une raison majeure : il jouxte des abîmes. La puissance «machinique» est mise en branle pour piéger le regard à travers d’étranges cérémonies minimalistes. De la civilisation humaine et ses croyances il ne reste que des morceaux d’humains et des « ruines ». Mais tout demeure vivants. D’où l’enchantement des images. Le minéral reprend son importance dans la magnificence que l’artiste organise telle un princesse potentielle d’un hypothétique nouvel âge. Elle organise un matérialisme métaphysique selon une féerie en charpie et par un retour entre autres à l’argile, le verre ou le bronze.

L’œuvre est hypnotique et jouissive dans les fusions proposées. Les apparences se déforment sous la puissance d’une poésie première. Elle permet d’écraser ce que l’artiste intitule «l’Apparence des choses». Demeurent les vestiges propres à conserver une mémoire culturelle et une narration paradoxalement peu éloignée d’une récit autobiographie mais dégagé des inepties de l’autofiction. Surgissent une réflexion sur les liens familiaux et sociaux, un rêve d’unité et de fraternité à travers des archétypes et symboles d’un inconscient collectif que l’artiste transforme afin que nos comportements et notre civilisation subissent une même modification.

Jean-Paul Gavard-Perret