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Contamination

mai 20, 2020

Contamination est un projet de Cécile Angelini – un projet magnifique qu’elle dévoilera en temps voulu. Cécile Angelini s’intéresse à « la contamination artistique : le projet invite ainsi artistes, écrivains, poètes, musiciens et professionnels du monde de l’art à raconter, face caméra, ce que la contamination représente dans leur pratique créative. »

En littérature, la contamination décrit l’opération de « fusionner des éléments de différents ouvrages dans la composition d’une œuvre ». Adepte que je suis de la citation, voire de la sur-citation, je travaille constamment, dans mes textes, par contamination : je m’approprie les mots des auteurs que j’aime, je les fusionne avec mes mots, je me laisse contaminer dans le pur plaisir d’accueillir l’autre…
Merci à Cécile Angelini pour ce magnifique projet, et merci de m’avoir invitée à y participer.
 
Barbara Polla - Contamination

Entrouvert — et j’aurais envie de…

mai 13, 2020

Entrouvert — et j’aurais envie d’être photographe et de faire des livres magnifiques avec mes images…
Parfois, by serendipity, ou parce que mon regard est « juste », je fais une photo formidable, une fois tous les dix ans ?

Comme celle-ci, Nanterre, 2016.
 
Nanterre, 2016 © Barbara Polla
 
Entrouvert — et j’aurais envie d’ouvrir grand la porte, de vous embrasser tous, de danser dans la galerie jusqu’à tard dans la nuit sur la musique jazz de Nikias Imhoof, avec chacun de vous, à tour de rôle…

Entrouvert — et je meurs d’envie de partir en voyage, à Paris, à Naples, Bruxelles, San Francisco, Athènes ; à Perama bien sûr…

Entrouvert — mais non, pas encore ouvert. Alors, « Entrouvert » devient une exposition, avec 20 artistes. Depuis 29 ans, je fais des expositions. Pour dire ce que je ne sais dire qu’avec les images des autres, de ceux qui savent dire en image, et avec les sons de ceux qui savent dire en musique. Avec vous, créateurs et créatrices bien aimés, artistes et musiciens. Et je vais danser la nuit, en cachette, devant vos oeuvres, entrouvertes, entre-fermées, oniriques, tragiques, érotiques, politiques, poétiques, oui danser, avec Céline Cadaureille, Debi Cornwall, Angus Fairhurst, Shaun Gladwell, Valérie Horwitz, Nikias Imhoof, Stefan Imhoof, Abdul Rahman Katanani, Ali Kazma, Rachel Labastie, Maïa Mazaurette, Sylvie Mermoud & Pierre Bonard, Robert Montgomery, Pavlos Nikolakopoulos, Jhafis Quintero, Klavdij Sluban, Laure Tixier, Mimiko Türkkan, et Guillaume Varone. Entrez ! Dans ma galerie on danse d’admiration devant la beauté du monde. Dans mon coeur on danse.
 

Nikias Imhoof_séries Chênes-Bourg pour Entrouvert 3_2018-2019

Nikias Imhoof, de la série Chênes-Bourg, 2018-2019

Conversations #3 by Leonardo

mai 8, 2020

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Avec Barbara Polla, médecin, commissaire
d’exposition, politicienne et poétesse …
en confinement !

« Le corps urbain m’intéresse comme un prolongement du corps humain ».

 
Exercer avec talent le métier de médecin, galeriste, commissaire d’exposition, politicienne et poétesse est-ce bien raisonnable ? « Impossible » dira-t-on en toute sincérité, sauf si l’on aime follement comme le recommandait Breton dans L’Amour Fou, parce que c’est bien l’amour qui semble conduire Barbara Polla dans tous les métiers qu’elle exerce pleinement avec perfection. On y découvre un amour passionné, large et multiforme mais pourtant monogame : l’amour pour l’Autre, le seul, l’unique, celui qui est de l’autre côté du miroir, tel que Lacan l’entendait, et surtout l’homme, l’humain, toujours le même, qui nécessite toute l’attention dont il a besoin. Encore plus aujourd’hui, nous avons terriblement besoin de médecine, de politique, d’art et de poésie, nous avons donc besoin de Barbara Polla. Ainsi, les conversations téléphoniques liées au contexte sont encore plus passionnantes. Je comprends mieux pourquoi Warhol prenait tant de plaisir à enregistrer ses phone calls avec ses amis et inconnus.
 
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Vous avez un parcours de médecin, plus précisément vous êtes spécialisée en pneumologie et immuno-allergologie. Avec ce qui se passe aujourd’hui, nous sommes au cœur de l’actualité. En ce moment, nous sommes tous enfermés, les conversations téléphoniques ont donc sans doute plus de sens !

Parfait ! C’est très bien ! Alors, par quoi commençons-nous ?

Mais par vous ! Je n’ai pas pour habitude d’interviewer des médecins mais vous êtes une femme aux multiples facettes. Vous avez un imminent parcours avec, entre autres vos recherches publiées à la Harvard Medical School, et puis vous êtes également galeriste, écrivaine et une personnalité politique !?

Oui, j’ai fait plusieurs choses dans ma vie comme souvent dans la vie d’une femme. J’ai fait de la recherche, j’ai fait de la politique, mais je dis toujours que je suis médecin même si je ne pratique plus aujourd’hui car cela m’arrive toujours de sauver des vies dans les trains par exemple ! Quand il y a besoin d’un médecin je suis là. C’est surtout une position de l’âme, une position à l’autre. Je pense que lorsque l’on fait de la médecine il y a deux choses qu’on partage tous : un amour de l’autre et un amour du corps. J’aimais l’hôpital. Les problèmes que les malades nous posent sont profonds, sont importants. Puis j’aime la conjonction qu’il y a dans l’hôpital universitaire entre les soins et l’enseignement. Je viens d’une famille où l’enseignement est pratiquement dans les gènes.

Et pourquoi créer une galerie ?

Pourquoi ai-je donc ouvert une galerie ? Il y a deux liens essentiels qui me sont apparus avec le temps, peut-être trois : le corps, qui est essentiel à la médecine, est depuis toujours présent dans l’art ; et la mort. Car si comme médecin notre but est de soigner les malades, la mort est toujours présente et, en fait, l’accompagnement des mourants est quelque chose de très important à l’hôpital, que j’ai appris comme autodidacte parce qu’il n’y avait pas de cours sur cela. La mort est donc un compagnon de tous les jours en tant que médecin hospitalier. Et j’aime beaucoup cette phrase de Quignard : « Les artistes sont les meurtriers de la mort.»

Quel est le troisième lien auquel vous faisiez référence ?

Le troisième lien est la question de l’esthétique. En médecine, le fonctionnement, la physiologie et la morphologie harmonieux d’un corps, sont porteurs d’une esthétique fonctionnelle qui est quelque chose d’essentiel. On parle en art de tous les rapports entre la forme et la fonction. Dans le corps humain c’est fondamental. Quand vous avez un malade qui vient avec une maladie rénale et que vous soignez le fonctionnement du rein, vous voyez l’extraordinaire beauté des glomérules qui filtrent notre sang, qui éliminent les toxiques. Les glomérules sont d’une beauté incroyable. Quand vous soignez une maladie pulmonaire, tout un chacun ne le voit pas, mais cette esthétique des alvéoles pulmonaires est de toute beauté. Je me souviens toujours de mon professeur d’anatomie pathologique qui était un grand savant et qui faisait de la microscopie électronique. J’en ai fait aussi, à Paris et à Genève, de cellules qui m’importaient énormément. C’était magnifique. J’aurais voulu faire une exposition de ces images de microscopie électronique, de notre propre corps.

Comme vous le savez, je suis très sensible à la beauté. Y voyez-vous aussi une forme de beauté artistique ?

Oui, il y a une beauté, que je connais en tant que médecin, de l’intérieur du corps fonctionnel. Une beauté en lien avec la fonction. Voilà où je vois les liens intimes entre art et médecine. L’amour de l’autre, cet intérêt fondamental de l’autre : quand le patient arrive, il n’y a qu’une seule personne qui sait ce qu’il a, c’est le patient lui-même, même s’il ne connaît pas le nom médical de sa maladie. Si vous écoutez le patient, si vous ouvrez les portes de manière à écouter, alors il va vous dire ce qu’il a. Il y a un exercice de la capacité d’écoute et une curiosité à comprendre. Ma curiosité qui est très forte par rapport à l’autre je l’ai transposée aux artistes. Pour moi, comprendre pourquoi un artiste crée, pourquoi est-il devenu un artiste est pour moi une translation directe, homogène, évidente entre ma manière d’écouter les patients et mon écoute des artistes.

Ce que vous me dites en tant qu’artiste est très inspirant. Je n’avais jamais vraiment pensé à la part esthétique dans la médecine. J’ai, tout de même, éprouvé une fascination pour les radiographies. En tant que photographe, une radio est une photo. Il y a parfois ce traitement à la Man Ray qui m’amuse. Quand je réalisais mon ouvrage La Galerie des Beautés je pensais à cela justement. Je voulais que mes portraits soient des radioscopies de l’âme. À vous entendre, cela me donne envie d’aller chercher des images de globules pour réaliser une œuvre cinétique.

Le médecin exerce un regard intérieur si je puis dire, c’est-à-dire que c’est un regard très particulier. On regarde la personne quand elle arrive mais ensuite il y a un vrai exercice du regard intérieur. Il voit les glomérules, il voit les alvéoles en examinant le patient, en lui palpant le ventre, on voit tout ! Il y a cette capacité du regard intérieur vers l’autre, celui qui dévoile l’autre. C’est pour cela qu’il y a parmi les médecins, une grande proportion de collectionneurs parce que leur regard esthétique est un regard exercé dans le cadre de leur profession.

Je n’avais jamais pensé à ces correspondances. Elles ne me paraissaient pas évidentes. Je comprends mieux votre passage dans l’art. Cela a-t-il été aisé pour vous ?

Les personnes de mon entourage ont souvent eu beaucoup de peine avec ces différents passages. Quand je me suis consacrée à la recherche, on me disait « Mais, tes patients ne te manquent pas ? » Alors je répondais : « Et bien non j’ai mes cellules ! » Il y a aussi cette beauté dans la recherche. La dimension esthétique est très présente. Les différentes explorations que j’ai pu faire dans ma longue vie – et il y a encore tellement de choses que j’aimerais faire – révèlent une fluidité entre la médecine, la recherche et l’art et y compris la politique qui est la forme et la fonction du monde social. Le corps urbain m’intéresse comme un prolongement du corps humain.

C’est une belle phrase ! Qu’entendez-vous par le « corps urbain » ?

L’architecture est un autre de mes intérêts. J’ai créé en 2011 l’Association suisse pour l’architecture émotionnelle et j’ai réalisé le premier colloque d’architecture émotionnelle où j’avais invité des architectes, des universitaires et des scientifiques issus des neurosciences dans la perception de l’espace. Il s’est créé dans cette réunion une grande fluidité dans l’échange des connaissances. En ce moment, en période de confinement, on se rend bien compte que l’espace dans lequel on vit et les émotions que génère l’architecture modulent nos existences.

J’ai eu cette chance d’aborder différents mondes. J’ai une vision, un tableau du monde qui reste encore minuscule mais qui me passionne au quotidien, par rapport à ce que je fais aujourd’hui, sa variété, sa dimension multiple : mon activité dans l’art avec les artistes, ma galerie « Analix Forever » à Genève, être commissaire d’expositions (NDLR : Shaun Gladwell à Sydney ou « Body Memory » à Paris), et l’écriture poétique plus intime, parce que de plus en plus j’écris de la poésie.

Vous êtes aussi poétesse ! Vous n’en finissez pas de m’étonner. Je suis un amoureux des mots, de la poésie et j’y vois beaucoup de sensualité. Je suis curieux d’en savoir davantage sur vos textes !

J’ai eu un premier recueil publié en 2018 « Ivory Honey », et plusieurs textes publiés dans des recueils notamment en Angleterre. Il s’agit de mes textes de poésie érotique qui est une autre forme d’exprimer mon amour du corps. Je l’écris en anglais parce que j’aime l’idée d’écrire dans une langue étrangère, je trouve cela très beau. Je ne maîtrise pas l’anglais aussi bien que le français donc je crée des tensions dans la langue. L’anglais a un rythme différent. Le français a le rythme du fleuve, un rythme très doux alors que l’anglais est plus rythmé. Dans le cadre de la poésie érotique, personne ne m’a jamais dit que suck et cock étaient des vilains mots. Alors que pendant trente ans, en français on m’a dit que c’était des mots tendancieux. J’écris aussi en ce moment sur la « poélitique » qui est un concept de conjonction de la poésie et de la politique. On comprend la poésie comme quelque chose que l’on fait – qui est issue du grec poien faire – et j’ai cette idée qu’une esthétique poétique introduite dans la politique serait une esthétique qui sauverait la politique de biens de ses travers. L’apport de l’esthétique du corps verbal, du mot, du livre, est un élément très important.

Ça me touche particulièrement ce que vous me dites. Mes parents étaient très engagés politiquement contre Franco et le fascisme et leur plus grand mode de résistance était la poésie. Ma mère me l’a transmis. Pour elle, c’était une arme contre le fascisme. Les trois plus grands poètes espagnols sont décédés à cause du fascisme : Antonio Machado qui a traversé la frontière pour fuir Franco, Federico Garcia Lorca qui a été fusillé et Miguel Hernandez qui est mort en prison.

Je ne sais pas si vous connaissez Varlam Chalamov, l’auteur des Récits de la Kolyma. Il a passé vingt ans au goulag. Quand il revient, il écrit ces récits et ce sont des brefs textes dans un style à la fois sec et poétique. Un de ses récits s’appelle « Les Nuits athéniennes » et c’est toujours en hommage à Varlam Chalamov que j’ouvre les Nuits de la Poésie. Au goulag, il organisait des lectures poétiques à l’infirmerie avec ses amis intellectuels. Il fait cette critique incroyable de ce que dit Thomas More qui disait qu’il y a quatre besoins fondamentaux de l’homme. Varlam Chalamov, du fin fond du goulag, dit que Thomas More a fait une erreur. Par omission, il a oublié le cinquième besoin essentiel qui est peut-être même le premier : c’est le besoin de poésie.

On le voit bien en ce moment à quel point les gens ont besoin de poésie.

 
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Les garçons bleus : j’en suis restée ébleuie !

avril 30, 2020

Bleus...
 
Les garçons bleus, les garçons nus, la joie de vivre… un film, ou plutôt de multiples films d’animation, dessinés au stylo bic par la main ailée de Francisco Bianchi et produit par Benjamin Bonnet — Mood Films. Mon amour du bleu est depuis longtemps nourri par Benjamin, par ses yeux bleus et sa vision de Victoire, mon troisième roman, dont il avait imaginé un jour faire un film… bleu ! « Parfois le ciel à travers la vision en vient à écrire les tableaux » (Paul Ardenne).

Les garçons bleus, j’en ai présenté le teaser en avant-avant première à VIDEO FOREVER, le 10 juillet 2019
 
Présentation du Teaser Les Garçons Bleus
 
Quelle joie aujourd’hui de les retrouver dans les 400 culs, sous l’excellente plume d’Agnès Giard. Les nouveaux habits de la masculinité sont bleus, dit-elle, et surtout, on les retire. Strip. Strip du corps et de l’âme. Benjamin Bonnet estime en effet que le combat pour l’égalité homme-femme ne se gagnera que si on redéfinit la virilité autrement que comme un outil de domination.

Or se mettre nu, se mettre à nu, c’est se mettre dans une forme de vulnérabilité qui oblige à se reposer la question de l’identité et renoncer à la posture, artificielle par excellence, de la dureté virile. C’est cette posture qui pourrit la vie des hommes, insiste Benjamin Bonnet. Les comportements qui sont attendus des hommes dérivent prioritairement de l’équation « mâle = érection = pouvoir ». Dans notre société, un homme doit bander. Sa sexualité est perçue comme l’équivalent d’une fonction réflexe, centrée sur le génital. Par opposition, la sexualité de la femme est généralement vue comme quelque chose de très cérébral. Et si c’était faux ? demande Benjamin Bonnet en une question qui comporte sa propre réponse. Oui, c’est faux. Cela reste de l’ordre du stéréotype, comme tant de chose que l’on pense des hommes. D’ailleurs, quand on pose à Francisco Bianchi la question de savoir ce qu’est un homme aujourd’hui : avoir des organes génitaux masculins ? avoir un comportement masculin, conforme aux normes sociales ?, l’artiste répond : « Honnêtement, je ne sais pas. C’est justement parce que je me posais moi-même cette question que j’ai décidé de mettre en place le projet, afin de demander à plusieurs personnes leurs ressentis. »

Je fais de même : je leur demande. Et j’ai beau avoir écouté 200 hommes me répondre à ces questions : c’est quoi un homme, c’est comment ? Ça pense à quoi, le matin au réveil ? C’est comment dans son corps ? On ne peut pas savoir sans demander, n’est-ce pas, sans leur donner la parole et écouter les réponses. Je t’écoute, homme, je te regarde, j’essaie de comprendre… mais je ne sais toujours presque rien de toi.
Serais-tu un garçon bleu ?

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Les garçons bleus – 12 portraits. est un projet de série documentaire animée qui met en valeur la diversité des corps masculins et les histoires que ces personnalités singulières ont à raconter. Des hommes de tous âges et toutes origines sont magnifiés au stylo BIC bleu en rotoscopie par l’artiste Francisco BianchiLa série est produite par Mood Filma Production (créée par Benjamin Bonnet). Avec le soutien du CNC Talents et de la SACEM.

Demain c’est aujourd’hui et nous en savons un peu plus !

avril 22, 2020

Entre Genève et Annecy :
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Je fais partie de ceux qui estiment que les biens culturels sont de première nécessité. Qu’ils fondent le privilège de vivre le confinement comme une opportunité. Pas seulement la culture dont on nous abreuve soudain sur la toile, non : je parle de l’espace mental tel qu’il se développe en chacun de nous, à son propre rythme, grâce à l’éducation, à l’enseignement, à la littérature, à l’art et à la poésie. Le philosophe américain John Dewey a magistralement expliqué comment l’éducation à l’art ouvre l’imaginaire des enfants et comment cet imaginaire ouvert est indispensable à la vie démocratique. L’inégalité à réduire d’urgence – avec toutes les autres – c’est l’inégalité de l’accès à l’espace mental. Que la possibilité de rêver à l’amour, en lisant la Comtesse de Noailles, à Genève d’où venait Jean-Jacques Rousseau comme à Annecy où vivait Madame de Warens, soit accessible à chacun d’entre nous, petits et grands, suisses ou français, genevois ou annéciens – car c’est bien cette possibilité de rêver qui nous permet de vivre le confinement… en rêvant.

Je suis médecin, et je fus directeur de recherches à l’INSERM. J’ai appris que le doute est la première vérité scientifique. Notre ignorance persistante des choses de la vie concerne tout particulièrement le Covid19 : nous ne le connaissons que depuis quelques mois. Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. Nous ne savons pas d’où il vient. Nous ne savons pas comment il a été transmis à l’homme. Nous ne comprenons pas (encore) pourquoi dans un petit pourcentage de cas, il crée une « tempête inflammatoire » dans les poumons des personnes infectées. Nous savons que des tigres peuvent être infectés par le Covid 19 et se mettre à tousser mais nous ne savons (presque) rien encore de ce qui concerne les animaux domestiques. Nous n’avons pas encore de vaccins. Nous testons différents traitements possibles, nous sommes pleins d’espoir pour certains, mais essentiellement nous traitons les symptômes de la maladie. Nous ne comprenons pas (encore) les différences d’âge (les enfants semblent résistants) ni de sexe (les femmes semblent moins sensibles que les hommes aux effets du virus). Demain sera différent, nous en saurons un peu plus. Un peu.

Demain, c’est aujourd’hui !

Un groupe de chercheurs de cardiologie de l’Université de Zurich viennent de publier un travail fort intéressant dans le très respecté Lancet. Il s’avère que le Covid se niche dans les cellules endothéliales (les cellules qui tapissent l’intérieur des vaisseaux sanguins) et induit, entre autres, une mort de ces cellules par apoptosis (c’est ainsi que l’on appelle une certaine forme de mort cellulaire). Une atteinte endothéliale pourrait expliquer plusieurs des observations épidémiologiques incomprises hier encore : la résistance des enfants d’une part (leurs vaisseaux sont parfaits) ; la plupart des facteurs de risque de gravité et de mortalité du Covid qui sont tous des facteurs de risque vasculaires : tabagisme, hypertension, diabète, obésité, affections cardio-vasculaires sous-jacentes ; et même la plus grande résistance des femmes (altérations vasculaires en général plus tardives). Pour ceux que les détails intéressent, vous pouvez cliquer ici pour lire le compte rendu de cette recherche. Le Covid, s’il est un virus différent des autres, n’est pas un guerrier invisible et incompréhensible.

Peine mineure

avril 20, 2020

Valérie Horwitz, de la série Peines mineures, 2019 (détail)

Le confinement, une peine mineure,
dansons dans nos jardins intérieurs

 
C’est ce que nous vivons en ce moment : le confinement, une peine mineure. Sauf bien sûr quand elle est associée à la maladie et à la mort.

J’aime la liberté. Après l’avoir défendue en tant qu’élue politique dans mon pays, j’ai décidé de la défendre avec l’art. Art et Prison : sur ce thème, j’ai organisé dix expositions en dix ans. Et au vu de ce que j’ai appris sur la prison, oui : notre peine est mineure. Pourtant, nombreux sont ceux qui la comparent à la prison. Alors imaginons un instant que demain, nos gouvernements nous annoncent qu’on en a pour dix ans. Et qu’il n’est plus possible de sortir, même pour faire nos courses. Le gouvernement fera déposer devant chaque porte close le minimum vital. La dégradation de nos intérieurs, alors, peut-être, s’accélérera de manière à ressembler bientôt à une prison. Car les plombiers ne viendront plus jamais.

Et il est vrai aussi que pour certains, le confinement est d’ores et déjà prison : pour les couples désunis qui cohabitent dans un espace minuscule, par exemple. Les hommes confrontés à eux-mêmes et au manque d’espace vital deviennent (plus) violents, comme en prison. Les femmes endurent davantage de violence, jusqu’à la peine majeure. Les enfants regardent. Nous le savons tous.

Où est la solution, s’il en est une ? Elle ne peut se trouver que dans cet espace alternatif, cet espace de liberté qu’est l’espace mental. Encore faut-il savoir l’habiter, cet espace, avec soi même. L’occuper, l’aimer, le développer, l’enrichir constamment. C’est cela, fondamentalement, que l’éducation, l’art et la culture doivent apporter à chacun de nous : la conscience de la richesse de cet espace-là et la possibilité d’en jouir. C’est ce sur quoi travaillent les artistes qui vont en prison, à la rencontre des détenus. Jhafis Quintero, emprisonné pendant dix ans en Amérique centrale, grâce à l’artiste Haru Wells est devenu artiste lui-même. Il me dit souvent que : « L’activité créatrice est une condition à la survie en prison. » Oui – mais pas seulement en prison.

Celles et ceux d’entre nous qui vivons sur le mode mineur la peine du confinement avons la chance d’avoir cet acquis-là : un espace mental ouvert. Qui puisse accueillir nos corps confinés, nos corps privés d’autres corps ou souffrant de leur proximité, nos corps enfermés dans nos prisons, qu’elles soient sociales, de genre ou de béton. Et s’il est une urgence, c’est bien de cultiver tous les jardins intérieurs. L’éducation et la culture sont et restent des biens de première nécessité.

La photographe marseillaise Valérie Horwitz s’engage auprès des jeunes détenues des Baumettes, pour leur apporter, grâce à son enseignement, à son écoute, de quoi cultiver leur jardin intérieur. Elle s’intéresse, dans l’ensemble de son travail, aux espaces qui contraignent, aux espaces qui enferment – à commencer par notre propre corps –, aux espaces qui rendent notre existence propre invisible. Et c’est contre cet enfermement, cette invisibilité, qu’elle lutte avec ses propres photographies. Sa série Peines mineures a un sens différent de celui que j’ai développé ici : Valérie Horwitz photographie des détenues mineures. Dans la cour de la prison, une jeune fille se met à danser et nous offre, grâce à la photographe, une étincelle de liberté : sa liberté soudain suffisamment présente dans son espace mental pour qu’elle l’exprime avec son corps, ne serait-ce qu’un instant. D’une certaine manière, en nous donnant à voir cette jeune fille qui danse, Valérie Horwitz annule la prison même. Elle la vide de sa fonction. Au jeu à la vie à la mort de l’espace mental contre l’espace qui contraint, c’est la vie qui gagne ici. Elle gagne en toute beauté.

Alors nous aussi, nous tous qui le pouvons, en attendant la fin du confinement, dansons dans nos jardins intérieurs !

Pour lire l’article en ligne sur Sarasvati, cliquez ici
Et pour en savoir plus sur Valérie Horwitz et la série Peines mineures, cliquez ici

Une (autre) fenêtre sur le monde

avril 14, 2020
Ala Eddine Slim, Le Stade, 2010, video still

Ala Eddine Slim, Le Stade, 2010, video still

Coup de coeur pour trois vidéos du Festival Gabès Cinéma Fen

 
Ala Eddine Slim, Le Stade, 2010, moyen métrage, 23’57’’.
Le Stade, court-métrage écrit, produit et réalisé par Ala Eddine Slim, nous fait suivre le temps d’un match de football la traversée nocturne d’une ville par un homme accompagné de son chien, dont la présence souligne la solitude de l’homme. L’homme fume cigarette sur cigarette, lumière dans la nuit épaisse. Il s’arrête, le temps d’un sandwich. Il est beau, profondément marqué, parfois il nous regarde droit dans les yeux. Il est jeté à terre par un groupe de jeunes gens : on ne voit que le geste, inutile, et les lunettes brisées. Il se relève, reprend sa route. Les commentaires sur le match créent un fond sonore qui parle de défaite, et en interroge la cause. On voudrait en savoir davantage sur cet homme et son errance. Les plus beaux films, comme les plus belles histoires d’amour, sont ceux qui nous laissent inassouvis.
À visionner ici : https://bit.ly/2yE3H9z, jusqu’au 15 avril à minuit.

Randa Maddah, Light Horizon, 2012, vidéo, 7’22.
Une femme simplement de noir vêtue nettoie méticuleusement une pièce d’une maison en ruine. Des tentures blanches, fines, transparentes, volent dans le vent qui souffle sur les hauts du Golan. Après avoir nettoyé, la femme installe une table, une chaise, et surtout, suspend un tableau. Alighiero Boetti disait que la civilisation commence quand on dessine ou suspend quelque chose sur les murs, fut-ce d’une grotte. Ici d’une ruine. Puis la femme s’assied sur la chaise et contemple le paysage. Ici, dans cette mise en scène très pure, très sobre, non seulement la civilisation commence, mais elle recommence, après la destruction. La beauté sauvera le monde ; la beauté sauvera cette maison en ruine ; l’art lui rend la civilisation égarée par la guerre. Une vidéo poignante, sur la réparation encore possible.
À visionner ici : https://bit.ly/2JOLgRK, jusqu’au 15 avril à minuit.

Souad Mani, De mythes et de choses, 2017, vidéo, 15’12’’.
Sous-titrée Impressions embarquées, cette vidéo est le compte-rendu d’une exploration nocturne clandestine, en Tunisie. L’artiste filme tandis que des appareils relèvent des données indiquant probablement les taux de pollution locale. Le spectateur ressent physiquement l’interdiction, celle de voir, de regarder, d’être là ; il se sent, comme l’artiste, voyeur, en pleine effraction, punissable. La nuit, les lumières, les voix de ceux qu’on ne voit pas, le sentiment d’insécurité, d’incompréhension, de viol des règles, la mobilité constante de la caméra, le flou : un ensemble immersif, poétique, voire érotique, jouant sur une ligne fluide entre rêve et réalité.
À visionner ici : https://bit.ly/39KhGri, jusqu’au 15 avril à minuit.

Pour en savoir plus sur le Festival Gabès Cinema Fen, cliquez ici